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  • LA FAMILLE DE L'AMOUR

    En principe, la famille comprend les frères et sœurs, les parents, les grands-parents, les oncles et tantes, les cousins et cousines, les grands-oncles et grands-tantes… un petit monde, en somme. En principe, la famille devrait constituer une tribu, fonder un hameau ; éventuellement s’agrandir, devenir un village…

    J’aurais bien aimé qu’il en fût ainsi. J’aurais voulu grandir dans un petit pays qui aurait porté mon nom de famille et dont tous les habitants auraient été unis entre eux par le même amour familial. Tous m’auraient connue et aimée comme je les ai aimés.

    Bien sûr, un jour, je serais partie en voyage pour visiter d’autres hameaux, rencontrer d’autres gens, découvrir d’autres façons de vivre, échanger des connaissances, lier amitié, trouver un amoureux. Je serais partie en laissant derrière moi mon noyau familial, avec la ferme intention de revenir, un jour, les bras chargés de cadeaux. Oh ! Je n’aurais oublié personne. Tout au long de mon chemin, j’aurais porté dans mon cœur chaque membre de ma famille, aussi étendue pût-elle être…

    Hélas, il n’existe aucun hameau portant mon nom, aucun noyau familial groupé. Les grandes personnes préfèrent le chacun-chez-soi, le chacun-pour-soi.

    Du coup, ma famille, c’était seulement Papa, Maman, Kaki, Nani et moi. C’est dommage ! Ils avaient beau être gentils et pleins de bonnes intentions, ils ne pouvaient pas, à eux seuls, m’apporter tout ce dont j’avais besoin. Ils n’étaient pas assez nombreux.

    Si un enfant une grandit en compagnie que d’un seul adulte, il ne connaîtra pas la contradiction. Il tiendra pour vérité absolue tout ce que cet adulte lui dira ; il calquera ses pensées sur le modèle qu’il aura devant lui ; il deviendra la réplique exacte de son précepteur.

    Dans le hameau de mes rêves, j’aurais été libre de rencontrer plein de monde, adultes et enfants ; qui j’aurais voulu, quand j’aurais voulu (et réciproquement). Mes affinités, mes jeux, mes centres d’intérêt, mes promesses et mes aspirations auraient guidé mes pas jour après jour.

    Pour forger mes connaissances, mes opinions et mes comportements, il m’aurait été souhaitable de pouvoir les glaner auprès d’un grand nombre de personnes, d’entendre toute une gamme de sons de cloche ; peser, choisir, comparer…

    C’était pour compenser ce manque qu’il fallait que j’allasse à l’école. Tu parles d’une compensation !

    SEX AND DESTROY un nouveau son rock ? 1ère partie : DATE ET LIEU DE NAISSANCE chapitre 6 : Famille nombreuse section 1 sur 15

  • LES ENFANTS PIEGES

    Pendant ce temps, les enfants, soulagés de leur mission essentielle, purent se consacrer –purent consacrer leur intelligence- à eux-mêmes, à leur avenir, à leur présent, à leurs rêves, à la liberté, à l’amour… Ils s’efforcèrent de grandir le plus vite possible et atteignirent bientôt la taille requise pour faire un bébé (ce trente millionième ami tant attendu !)

    A ce moment tomba l’avortement comme un couperet dans l’esprit d’enfants qui n’avaient jamais imaginé que cela pouvait leur arriver à eux.

    Il n’était plus question de lancer à la face des adultes :

    « J’croyais qu’vous aviez dit qu’fallait pas faire de mal à une petite créature ignorante ! »

    Ah ! Non. La comédie était terminée. Les masques se levèrent.

    « Comment ! Tu t’es traînée dans le lit d’un garçon, à ton âge et tu voudrais nous faire la morale, à nous, tes parents ? Est-ce que tu sais au moins ce que c’est, d’être mère ? Demain, nous t’emmènerons te faire avorter. C’est sans appel. Maintenant, va faire tes devoirs car tes résultats scolaires ne sont pas à la hauteur de nos exigences ! »

    N’y avait-il pas d’autres solutions ? Les adultes y ont-ils seulement réfléchi ?

    En tout cas, moi, j’avais drôlement de chance d’avoir eu cette discussion avec ma mère, quand j’avais neuf ans ; ce fameux dialogue au cours duquel j’avais appris que se faire violer par la mort, ça existe pour de vrai et ça s’appelle l’avortement.

    Et encore, on ne peut pas dire que cette conversation avait abouti à un résultat pleinement satisfaisant parce que lorsque j’étais parvenue à faire comprendre à ma mère que ma fibre maternelle était telle que j’étais psychologiquement incapable d’accepter le meurtre de mon enfant dans mon ventre, elle avait simplement conclu :

    « Je veillerai à ce que tu ne tombes pas enceinte. »

    Je ne comprenais pas cette obstination à refuser, à rejeter mon bébé à moi.

    « J’ai pas le droit de devenir une maman comme toi ? Pourquoi, mon bébé, faut pas qu’y vive dans mon ventre sinon tu veux le tuer ? »

    avais-je demandé à ma mère en caressant mon pauvre ventre de petite fille.

    Elle en avait été attendrie, m’avait répété le mot « prématuré » et me l’avait présenté comme un danger qui menace les enfants précoces.

    Pour me faire comprendre ce concept, elle avait pris une comparaison :

    « Imagine un bébé, dans le ventre de sa mère, dont l’esprit évolue plus vite que la normale. Au bout de six mois de grossesse, il aura envie de sortir, de naître à la vie mais ce sera trop tôt, il ne sera pas viable. Il faudra que la mère le retienne dans son ventre encore quelques mois. »

    Cette histoire avait résonné en moi comme un vieux souvenir, le souvenir de vouloir naître enfin au monde supérieur et d’être prisonnière d’un ventre dans lequel je me sentais étouffer ; le souvenir de ma colère contre ce ventre possessif.

    Oui, je voulais vivre à tout prix et je comprenais, dix ans plus tard, que si le ventre m’avait laissé partir, la mort se serait aussitôt emparé de moi. C’était un piège.

    De même, mon cœur de petite fille portait une maman qui était pressée de vivre mais qui n’était pas encore mature. Il fallait la retenir encore quelques années…

    SEX AND DESTROY un nouveau son rock ? 1ère partie : DATE ET LIEU DE NAISSANCE chapitre 4 : Les garçons de maternelle section 13 sur 13

  • UNE OPINION ILLEGITIME

    Du temps de nos parents, ça ne se serait pas passé comme ça. A leur époque, les enfants qui n’aimaient pas voir tuer une mouche étaient en minorité ; ils devaient se taire pour ne pas se faire fiche d’eux. Autrefois, il était courant de faire souffrir un animal juste pour s’amuser ; de blesser gravement un animal et l’abandonner là, comme un déchet ; d’épingler des papillons pour monter une jolie collection ; plein de choses.

    Comme les enfants sont influençables, même s’ils ont bon cœur au départ, ils finissent par épouser la norme. Ça donne des parents comme les miens, qui incendièrent une fourmilière parce qu’ils trouvaient ça « normal ».

    Lorsque j’eus choisi, bien loin de la colonie, de mettre mon intelligence au service de la protection des animaux, je fus agréablement surprise de découvrir que tous les enfants de mon âge avaient fait exactement le même choix (enfin, quand je dis « tous », je veux dire que c’était général, comme une mode).

    Nous avions tous, dans le cœur, des souvenirs à remettre sur le tapis devant nos parents, genre :

    « D’accord, vous ne voulez pas être envahis par les fourmis, vous ne voulez pas que la boîte à sucre soit pleine de fourmis. Moi non plus mais n’y avait-il pas d’autres solutions que d’exterminer la fourmilière ? Y avez-vous seulement réfléchi ? Faut-il attendre qu’une espèce soit en voie de disparition pour chercher à établir avec elle une cohabitation harmonieuse ? »

    Nous étions nombreux, nous étions intelligents, nous étions fidèles à la position que nous avions prise dès la petite enfance, nous ne nous battions pas pour nous-mêmes. Nos parents avaient la désagréable impression que nous leur faisions la morale. Nous portions des valeurs chargées de raison et de sagesse. Nous faisions autorité dans notre domaine.

    Arrivé là, une organisation louche fit courir un bruit selon lequel il fallait nous apprendre à aimer et respecter les animaux ; selon lequel il fallait que les adultes nous enseignassent les « bonnes valeurs ».

    Cette odieuse organisation est connue sous le nom « d’opinion publique ». Tous les adultes la suivirent, comme si c’était « normal ».

    J’étais écœurée par la mauvaise foi des adultes mais les enfants de mon âge avec qui j’en discutai trouvaient que ce n’était pas grave ; que l’important, c’était qu’il ne soit plus fait aucun mal aux animaux. Les adultes n’étant capables de respecter que leurs propres idées, il valait mieux leur laisser dire que nos idées venaient d’eux. Plus ils avaient le sentiment que nous leur faisions la morale, plus ils avaient envie de désobéir à cette morale et rien ne pouvait les en empêcher ; alors que s’ils prétendaient nous apprendre à respecter les animaux, ils s’évertuaient à nous donner le bon exemple et ça, c’était ce qui pouvait arriver de mieux aux animaux.

    Et si les adultes ne se montraient pas à la hauteur de leur prétention ? Et s’ils faisaient quand même du mal aux animaux ?

    Alors, pensaient les enfants, il serait toujours temps d’intervenir en disant aux adultes :

    « J’croyais qu’vous aviez dit qu’fallait pas faire de mal aux animaux »

    Moi, j’étais septique : je n’ai jamais cru aux vertus du mensonge. J’attendis de voir ce qui allait se passer.

    Ce qui se passa fut très imprécis. Les adultes noyèrent l’affaire dans un feuilleton en trente million d’épisodes.

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  • UNE PETITE CREATURE IGNORANTE

    Quand on reçoit un bel outil en cadeau, on pense à tout ce qu’on va pouvoir faire avec. Plus le cadeau fait plaisir, plus on rêve à l’utilisation qu’on va lui donner et, vite, on se met à l’ouvrage.

    Quand on possède une intelligence, il faut la mettre au service d’une quête.

    Tu te rappelles le coup des petites fourmis ? Moi, mon intelligence, j’avais envie de la mettre au service des animaux, pour les protéger contre l’indifférence des adultes.

    Tu te rappelles, aussi, l’histoire de la mouche, en colonie ? Non. Cherche pas ! Je ne te l’ai pas encore racontée.

    C’était quand j’avais huit ans. J’étais partie trois semaines en colonie. Je n’avais pas aimé du tout. Ça ressemblait beaucoup plus à une ambiance d’école qu’à une ambiance de maison ou de rue. Du coup, j’étais tout le temps toute seule dans mon coin.

    Sûr qu’à l’heure du repas, j’étais à table comme tout le monde mais je ne parlais pas.

    Je ne sais plus si c’était au cours du repas du midi ou du repas du soir. Un garçon était assis en face de moi, le poing posé sur la table. Une petite mouche marchait sur la nappe, juste à côté de lui. Il la regardait passer gentiment –apparemment- mais, brusquement, il retourna son poing sur la pauvre bête et l’écrasa.

    Il s’exclama :

    « Ouais ! J’ai réussi ! J’l’ai eue ! »

    Moi, je trouvais ça vachement méchant mais je n’osai rien dire. Si c’était pour que tout le monde se moquât de moi, ce n’était pas la peine.

    Je me sentais seule et incomprise au milieu d’enfants méchants. Je les imaginais déjà tous se livrant à un concours de tuerie de mouches quand la fille à côté de moi dit au garçon :

    « T’es vachement méchant, toi ! Pourquoi t’as tué la mouche ? »

    Une autre fille démarra :

    « Ouais ! Elle t’avait rien fait, d’abord. Méchant ! »

    Le garçon cru pouvoir se défendre en arguant que les filles sont bêtes mais un garçon se leva et l’incrimina à son tour… puis un autre… et encore un autre.

    Le garçon qui avait tué la mouche demanda en rigolant bêtement :

    « Y en a pas un qu’est de mon côté ? C’était rien qu’une mouche. »

    L’excitation monta. Tous les enfants de la tablée –sauf moi- parlèrent tour à tour contre lui. « Rien » qu’une mouche ? C’était une petite créature ignorante ; elle ne méritait pas la mort. Voilà ce qui se disait mais…

    « Mais demande à Angélique ! C’est la seule qu’a rien dit. Peut-être qu’elle, elle est de ton côté. »

    proposa un garçon.

    Tous les regards se tournèrent vers moi, alors je fis « non » de la tête.

    « Quoi, « non » ? Qu’est-ce que tu veux dire ? Parle ! »

    demandèrent les enfants.

    Alors, j’ouvris la bouche et dis d’un ton grave :

    « Fallait pas tuer la mouche. C’était méchant. »

    Malgré mon air très sérieux, je fis marrer tout le monde, même le garçon qui était en face de moi (celui qui avait tué la mouche). Moi seule ne riais pas.

    Notre table était devenue si bruyante et agitée que les monos commencèrent à s’en inquiéter. Pourtant, ce ne furent pas eux qui intervinrent pour calmer le jeu. Le garçon qui avait, tout à l’heure, demandé mon avis sur la question –ce n’était pas lui, mon amoureux- se mit debout sur sa chaise et réclama le silence.

    Dès qu’il l’eut obtenu, il expliqua que, selon lui, ma réponse n’était pas significative parce qu’il était probable que je fusse influencée par la majorité.

    Il réitéra sa question, me précisant qu’il ne fallait pas que je me laissasse intimider par le nombre. J’avais le droit d’être du côté du garçon tout seul mais il fallait que je disse la vérité.

    Tous les regards, avides de réponse, se tournèrent vers moi. Pour le coup, je tenais la tablée en grand silence. Cette pensée me fit rigoler et mon rire énerva tout le monde. L’agitation refit surface.

    Est-ce que je me moquais de tous ? Et puis, d’abord, qu’est-ce qui permettait de croire que, « cette fois », j’allais dire la vérité ? Qu’est-ce qui le prouverait ? Et puis, d’abord…

    « … pourquoi c’est à Angélique de trancher ? »

    Les garçons firent taire les pipelettes –les accusant de jalousie parce que moi, j’avais un amoureux et pas elles- on me demanda de me lever et je pus enfin m’exprimer :

    « D’un certain côté, dis-je, je comprends le garçon qui a tué la mouche parce qu’il s’est comporté comme… mes parents ; comme tous les adultes que je connais. Ils trouvent que les mouches, c’est sale-alors-faut-les-tuer. Ils achètent des « tapettes » pour mieux les écraser, des « tue-mouches »… Ils sont majeurs et en majorité mais moi, chuis pas d’accord. C’est méchant de tuer les petites mouches : èe z’ont rien fait de mal. »

    Notre tablée retentit en cris de joie : mon discours faisait l’unanimité.

    Visiblement ému(bien qu'amusé), le garçon qui avait tué la mouche cria, pour se faire entendre au milieu de l’euphorie générale :

    « Pardon ! Je suis une petite créature ignorante. J’implore le pardon. »

    et nous pardonnâmes.

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  • LES ENFANTS DE MAINTENANT

    C’était la période de confrontation, période qui fit apparaître que l’orgueil est un défaut de grandes personnes. Les parents ayant, tous en même temps et chacun de son côté, découvert qu’ils bénéficiaient de la compagnie d’un enfant intelligent, durent mettre de l’eau dans leur vin pour dire d’une seule voix :

    « Nos enfants sont intelligents » ;

    « Les enfants de maintenant sont intelligents ».

    Comment ça se faisait, qu’on était si intelligent ?

    Etait-ce le progrès qui voulait ça ? Le cerveau humain évoluait-il en même temps que les avancées de la science ? Nos grands-parents étaient incapables de faire marcher un électrophone… entre autre. Au fur et à mesure que le modernisme grandissait, l’individu naissant devait apprendre à s’adapter à un monde plus intelligent.

    Une autre hypothèse consistait à mettre l’épanouissement de l’intelligence sur le compte d’une éducation libérale : un enfant argumente dans la mesure où on respecte sa liberté d’expression. Si l’enfant ne peut pas dire ce qu’il pense de peur d’être frappé, son intellect se recroqueville sur lui-même ; ça donne un être troublé. S’il est effectivement frappé, c’est encore pire car la douleur provoque un étourdissement qui l’empêche de raisonner correctement ; ça donne un être borné. S’il reçoit des coups sur la tête ou le visage, ça provoque des dysfonctionnements cérébraux pouvant aller jusqu’à des lésions irréversibles ; ça donne un abruti.

    Cela ayant été scientifiquement prouvé, les cruels châtiments corporels que nos parents avaient abondamment reçus à l’école étaient désormais interdits.

    Il existait encore une autre hypothèse, que les parents oubliaient tout le temps de mentionner : celle selon laquelle nous ne devions notre intelligence qu’à nous-mêmes, à l’exercice de la réflexion à laquelle nous la soumettions toujours ; hypothèse d’autant plus plausible que cette intelligence ne se manifestait jamais là où ils auraient voulu mais toujours là où ça les arrangeait le moins.

    De fait, à l’âge de dix ans, nous étions capables, en bien des circonstances, de tenir tête à nos parents et, même, de trouver le dernier mot.

    C’est une lourde responsabilité. Pour ça, nous n’étions pas fâchés de trouver chez nos semblables une intelligence égale à la nôtre. Gérer seul une telle situation aurait été impossible.

    En outre, une intelligence isolée tourne à vide. Elle éprouve un impérieux besoin de dualité ; elle se nourrit de discussion. Tandis que nos chers parents échangeaient leurs photos de vacances et leurs recettes de cuisine, nous échangions nos observations et nos questionnements. Tandis que nos braves parents se plaisaient à faire la course dans des sacs de pommes de terre, nous analysions les paroles de nos chansons préférées.

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  • VALERIE LA CALAMITE

    Nous avions été invités un dimanche chez un collègue à Papa.

    Ça faisait longtemps que lui et sa femme étaient amis de la famille. J’avais souvent entendu mentionner leur nom mais je ne me souvenais pas les avoir déjà vus. Kaki et Nani se souvenaient d’eux mais ils ne venaient pas à l’invitation parce qu’ils étaient grands. Il n’y avait que Papa, Maman et moi qui nous rendions ce dimanche chez ces gens.

    Ils avaient plusieurs enfants de l’âge de Kaki et Nani plus une fille de mon âge que s’appelait Valérie, surnommée Valérie la calamité. Etait-elle terrible ou agitée ?

    Les grands, je ne les vis quasiment pas de la journée. Les adultes passèrent leur dimanche après-midi de leur côté, Valérie et moi du nôtre. Elle ne me parut ni terrible ni agitée.

    En fin de journée, nous nous quittâmes. Papa, Maman et moi montâmes dans la voiture.

    Nous n’étions pas arrivés au bout de la rue que Maman lâcha :

    « Dire que, quand elle était enceinte de Valérie, elle se serait fait avorter si elle avait pu ! »

    Ah ! Bon ?

    L’avortement était un sujet d’actualité. Sur la route, on voyait écrit partout, sur les murs, sur les ponts, de grands graffitis qui énonçaient les deux principaux slogans de la polémique : « légalisez l’avortement » et « avorter, c’est tuer ».

    En général, Papa et Maman n’abordaient pas particulièrement ce sujet de conversation. Ils n’avaient rien à en dire.

    En fait, maman m’expliqua que les gens chez qui nous étions allés avaient plusieurs enfants de l’âge de Kaki et Nani, trois ou quatre enfants qui se suivaient. Quand la mère s’était retrouvée enceinte de Valérie, les autres étaient déjà grands et elle ne se voyait pas remettre ça avec un nouvel enfant. Elle en était paniquée, elle disait qu’elle n’y arriverait jamais. Si elle avait pu, elle se serait fait avorter. Elle en parlait mais ne pouvait pas le faire parce que c’était interdit.

    Les parents de Valérie, je ne les connaissais pas beaucoup ; c’était avec Valérie que j’avais passé la journée. J’avais joué avec elle, j’avais discuté avec elle, je l’avais entendue chanter…

    « Mais, alors ! dis-je. Si l’avortement avait existé, Valérie n’existerait pas ? Mais, alors ! Y aurait quoi, dans sa chambre ? »

    L’avortement me fit l’effet d’un monde parallèle dans lequel on se réveille un jour. On croit être dans le même monde que d’habitude mais une partie de ce qui existe a disparu, engloutie dans le néant.

    Si les parents de Valérie avaient fait un avortement, je n’aurais pas su qu’à côté de moi, il manquait quelqu’un ; je n’aurais pas connu la fille engloutie dans le néant ; je n’aurais même pas vu que le néant aurait été à côté de moi.

    En plus, penser que quand Valérie était un tout petit bébé bien confiant dans le ventre de sa mère, cette mère avait envie de la tuer. Quelle horreur !

    En fait, ce n’était pas précisément là que ma mère voulait en venir. Elle disait à Papa :

    « Quand je pense que, quand elle était enceinte de Valérie, elle prenait sa grossesse pour un grand malheur, elle était dans tous ses états. Si elle avait pu, elle se serait fait avorter. Quand la petite est née, on l’appelait Valérie la calamité et, dix ans plus tard, qu’est-ce qu’ils nous cassent les pieds avec leur « petite Valérie » ! Surtout lui, il arrête pas de se pâmer d’admiration devant sa « petite Valérie » : « Qu’est-ce qu’elle est intelligente, notre petite Valérie ! » Tu parles ! Moi, j’disais rien par politesse mais j’pensais en moi-même : « Hé ! Votre Valérie, elle est pas aussi intelligente qu’Angélique ». »

    Affalée sur la banquette arrière, d’intervins dans la conversation :

    « Pourquoi tu dis ça, Maman ? Tu la connais pas. C’est moi qui ai passé la journée avec elle. Toi, tu étais avec ses parents. Comment tu peux juger de son intelligence ?

    - Ben… j’en sais rien. Qu’est-ce que tu en penses, toi ?

    Moi, je sais pas si elle est plus intelligente ou moins intelligente que moi. Elle pense pas pareil que moi, ses arguments sont différents des miens mais ce que je sais, c’est que sur tous les sujets de conversation que je lui ai proposé, elle a du répondant. »

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  • UN PRECIEUX DON

    On dit que les adultes possèdent la raison ; on dit que la vérité sort de la bouche des enfants. Ce sont deux visions complémentaires.
    Quand j’abordais toutes sortes de réflexions avec Maman, j’aimais bien lui demander :
    « Qu’est-ce que tu en pensais, toi, quand tu avais mon âge ? »
    mais, chaque fois, elle me répondait :
    « Rien du tout. J’aurais jamais eu l’idée de penser à des trucs comme ça à ton âge. »
    Bizarre ! Elle disait que c’était parce que le goût de la philosophie ne lui était venu qu’à l’âge adulte. Pourtant, elle se défendait d’avoir été un enfant bête. Soi-disant, la plupart des enfants ne réfléchissent pas aux choses auxquelles je réfléchissais, pas même Kaki et Nani à mon âge.
    Maman n’aimait pas faire des compliments aux enfants sous prétexte que ça enorgueillit. Elle finit malgré tout par admette, avec toute la famille, que j’étais douée d’une intelligence particulière.
    Elle émit quand même une restriction, considérant que l’intelligence est, certes, un don inné mais que son développement dépend des soins de l’entourage.
    Ok !
    Il n’empêche que si je n’avais pas, dès le début de la maternelle, dressé un mur imaginaire entre la « maîtresse » et moi pour l’empêcher de manipuler mes pensées, si je n’avais pas persisté à maintenir ce mur dressé tout au long de ma scolarité, mon intelligence aurait été sabotée sans que nul n’eût jamais pu faire le constat de son existence.
    C’est marrant, la manière dont les périodes se succèdent, dont les faits se synchronisent.
    D’abord, il y eut l’époque où je demandais tout le temps aux grandes personnes :
    « Qu’est-ce que t’en pensais, toi, quand t’avais mon âge ? »
    N’ayant eu l’intention que de dialoguer avec les enfants qu’elles avaient été, j’avais ainsi amené les grandes personnes à comparer mon intelligence à celle des enfants des temps passés. Cela avait abouti, dans mon entourage familier, à la prise de conscience de mon intelligence.
    Cette période fut immédiatement suivie d’une autre période qui devait aboutir à une autre prise de conscience.

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  • LES MOTS DU QUARTIER

    Plus jamais nous ne traversâmes le quartier qui était entre le vieux Courbevoie et le cimetière. Maman disait que, tout compte fait, ça allait aussi vite de le contourner.

    Un nouveau chantier apparut dans Courbevoie. Je vis une grande carrière avec des bulldozers et des grosses-mains. C’était là où se trouvait le quartier qui était entre le vieux Courbevoie et le cimetière. Il n’en restait pas une pierre. La terre avait été rasée.

    Au fait…

    « Maman ! Qu’est-ce que c’était, déjà, le nom du quartier qui était entre le vieux Courbevoie et le cimetière ?

    - J’vois pas de quoi tu parles. »

    Je m’arrêtai en plein milieu du trottoir, pieds joints, les fesses en arrière. Je tirai le bras de Maman et pointai le doigt en direction de la carrière :

    « Là ! Y avait un quartier, avant. Mais si ! Souviens-toi ! Même que tu voulais pus y passer parce que y avait plein de pierres et de murets à escalader. »

    Maman resta un moment silencieuse, les yeux perdus dans la carrière, puis elle murmura :

    « C’était pas un quartier. C’était juste les restes des bombardements. »

    C’était… juste ?

    Depuis le début de cette histoire, j’avais bien grandi. Il s’était écoulé… un an ? … Deux ans ?

    il n’en restait plus qu’un mot dont je ne comprenais pas le sens : sacrilège. Qui pouvait me l’expliquer si j’étais « la gamine qui comprend ce que les adultes ne comprennent pas… ou ne veulent pas comprendre » ?

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  • LE GRAND ORATEUR

    Lorsque Maman et moi apparûmes dans le décor, un monsieur était là. Son visage buriné était entouré de boucles bondes, collées par la sueur et la poussière, qu’il cachait sous une casquette. Il était assis sur un muret, accoudé à un gros sac de voyage posé à côté de lui, à main droite ; tandis que sur sa gauche, sur le muret, était posée une bouteille de boisson alcoolisée.

    Le monsieur parlait fort, il parlait à tout le monde, aux passants. Comme les p’tits jeunes, il exprimait le message du lieu mais avec plus de charisme. Il prêtait sa voix à l’esprit du lieu qu’il se faisait gloire d’incarner. Il disait… euh… genre :

    « Qu’est-ce que vous avez tous à baisser la tête ? Ouvrez les yeux ! Regardez autour de vous ! Y a rien à acheter, ici, rien à vendre. On n’en veut pas à votre argent. De quoi avez-vous peur ? Moi, j’ai pas peur. J’ai dormi ici, moi, cette nuit, tout seul. J’ai écouté le cri des pierres. Et vous, pourquoi ne voulez vous rien entendre ? … Qu’est-ce qui vous dérange ? Vous voulez tout raser et reconstruire par-dessus pour vous donner l’impression que tout a disparu mais rien de ce qui est là ne disparaitra jamais. Vous pouvez seulement le cacher sous votre béton mais tôt ou tard, ça pètera de nouveau… »

    Ouah ! Comme il parlait bien.

    Ses paroles furent efficaces. Deux grandes personnes qui auraient dû se croiser les yeux baissés se regardèrent et se parlèrent : Maman et une autre dame.

    Je la vis arriver en face de nous. C’était une dame aux cheveux décolorés et au visage maquillé, vraiment pas le genre de dame à parler avec Maman.

    Maman, elle de ne se maquillait jamais. Le dimanche, quand nous allions chez certains invités, elle se faisait une mise en plis et mettait de la laque sur ses cheveux. Le reste du temps, elle était « naturelle ».

    Avec la mèche rebelle, l’œil dur et le nez crochu, ma mère avait l’air d’une sorcière. Les belles dames maquillées n’avaient pas envie de lui parler, en général.

    Seulement, voilà : la raison des adultes revient toujours à celui qui a le dernier mot ; dernier mot que la dame aux cheveux décolorés et au visage maquillé ne voulait pas laisser au monsieur qui avait parlé fort. Elle voulait ajouter quelque chose derrière lui mais elle avait peur de lui dire en face. Elle préférait biaiser, répondre d’une manière indirecte en s’adressant à une tierce personne.

    Comme il n’y avait là que Maman et moi et que Maman faisait moins peur que le monsieur, elle s’approcha de nous, sourit à Maman comme si c’était sa copine et lui dit :

    « Il ferait mieux de travailler. »

    Ma mère qui, jusque là, avait gardé les yeux baissés, jeta un coup d’œil furtif vers la dame et répondit d’un ton sec :

    « C’est un fou. »

    La dame, surprise par la sévérité de ma mère, hocha la tête avec un sourire-moue et ajouta :

    « S‘il buvait moins, ça irait mieux. »

    Maman ne répondit plus rien et baissa le regard.

    Le monsieur regardait gentiment les dames qui le dénigraient quand il croisa mon regard. Se sentant épaulé, il pointa le menton vers moi et reprit de sa voix forte :

    « La gamine, elle a compris ce que vous, adultes, ne comprenez pas… ou ne voulez pas comprendre. »

    Comme il faisait chaud, il retira sa casquette pour s’essuyer le front et je pus constater que son crâne était un peu dégarni. Il n’avait plus toutes ses boucles.

    J’étais en train d’enjamber le dernier muret qui devait me faire disparaître du décor quand je vis le monsieur boire une gorgée de sa potion ; puis, je l’entendis, derrière moi, reprendre son discours à zéro pour les nouveaux passants. Quel courage !

    En d’autres temps, en d’autres lieux, cet homme aurait été appelé prophète, philosophe, grand orateur.

    Mon Dieu, dans quel monde m’as-tu envoyée ?

    SEX AND DESTROY un nouveau son rock ? 1ère partie : DATE ET LIEU DE NAISSANCE chapitre 4 : Les garçons de maternelle section 6 sur 13

  • LES P'TITS JEUNES

    Nous ne le longeâmes pas comme autrefois, nous le traversâmes carrément, comme lors de notre promenade avec Tonton Frédéric et Tata Lili.

    Le chemin n’était pas plat. Il fallait escalader des pierres et des murets. Ça me faisait penser aux rochers de la forêt de Fontainebleau. J’aimais bien.

    Il y avait quelque chose de mystérieux, dans le quartier qui était entre le vieux Courbevoie et le cimetière : quand nous y étions et que quelqu’un arrivait en face, au lieu de voir en lui un simple passant, je voyais… euh… quelqu’un qui entrait dans le décor. On aurait dit que le décor avait le pouvoir de rapprocher les gens qui étaient en lui.

    En plus, à cause de la disposition des murs et des pierres, on ne voyait pas arriver le passant de loin. Il apparaissait soudainement dans le décor, juste devant nous, avec une drôle de proximité dans le regard.

    A chaque fois qu’on passait par là, j’avais l’impression que les gens allaient s’arrêter, s’asseoir et se parler.

    A chaque fois, pourtant, les gens baissaient les yeux et passaient en silence, jusqu’au jour où…

    En entrant dans le quartier qui était entre le vieux Courbevoie et le cimetière, je vis des grands, de l’âge de Kaki et Nani, une dizaine de garçons et de filles assis sur un muret. Ils parlaient, riaient, chahutaient ; ils avaient l’air de bien s’amuser.

    Un monsieur apparu dans le décor et cria vers les grands :

    « Vous n’avez pas honte de venir vous agiter ici ? Vous n’avez aucun respect ! »

    Un grand lui répondit :

    « Qu’est-ce qu’il y a, pépé ? C’est un cimetière, ici ? Des morts y sont enterrés ? »

    Le monsieur redoubla de colère :

    « Vous n’avez aucun respect. Vous devriez avoir honte. »

    Un autre grand, plus calme, dit à son tour :

    « On fait rien de mal. On est juste assis sur un muret. C’est pas sacrilège. »

    Le monsieur n’en démordit pas :

    « Vous avez bien d’autres endroits pour aller vous asseoir. Fichez le camp d’ici ! Respectez la mémoire des anciens ! »

    Les grands tinrent tête au monsieur et il me sembla les entendre dire un truc genre :

    « Nous, on respecte ce lieu car c’est lui qui nous appelle à nous asseoir et à nous regarder. Alors que vous, vous baissez les yeux, vous n’écoutez que vous-mêmes et ne respectez que vos propres pensées. »

    Bravo ! Le message du lieu venait d’être exprimé par une voix humaine. L’esprit du lieu se servait des grands pour communiquer son message aux adultes.

    En vain ! Le monsieur persista à traiter les grands d’insolents sans respect.

    A mon tour, je fis sortir ma petite voix aussi fort que je pus :

    « C’est l’endroit qui veut ça. D’une façon ou d’une autre, il faut que ça explose. »

    M’ayant entendue, une dame alla dire aux grands :

    « Ecoutez, les p’tits jeunes ! Vous faites ce que vous voulez mais, surtout, ne venez pas ici la nuit ! On sait pas ce qui pourrait se passer. »

    Vexé, un grand se rebiffa :

    « Vous croyez qu’on a le droit de sortir, la nuit ? Je suis un jeune homme de bonne famille, moi, madame »…

    Sur ce, je m’aperçus qu’on disparaissait de ce décor aussi vite qu’on y apparaissait : ayant enjambé un dernier muret, j’en étais sortie et ne pouvais plus assister à la scène.

    Quand, par la suite, je revins avec Maman dans le quartier qui était entre le vieux Courbevoie et le cimetière, les p’tits jeunes n’y étaient plus ; les grandes personnes aux yeux baissés y imposaient leur silence ; jusqu’au jour où…

    SEX AND DESTROY un nouveau son rock ? 1ère partie : DATE ET LIEU DE NAISSANCE chapitre 4 : Les garçons de maternelle section 5 sur 13

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