Blog / L'ENFANT SAUVAGE

vendredi 23 mai 2014 à 14:06

Lorsque nous sortîmes du parc, comme la fois précédente, j’avais plein de choses à dire.

Maman me répondit seulement :

« Oui. Et alors ? Qu’est-ce que tu aurais voulu que je fasse ? Que je devienne amie avec la mère pour que tu puisses revoir la fille ?

- Ben, non ! c’était moi qui voulais présenter des nouveaux amis à la famille. Tu te rappelles ? »

Ça, c’était ce que j’avais dit quelques semaines plus tôt. Je n’avais que quatre ans et demi mais j’étais capable de me souvenir d’une conversation qui remontait à quelques semaines.

C’était en début de soirée. J’étais allée voir Maman dans la cuisine et je lui avais demandé :

« Comment ça se fait que c’est jamais moi qui présente de nouveaux amis à la famille ? »

Maman, qui n’avait pas envie de se casser la tête, m’avait envoyé balader en me répondant :

« Tu comprendras quand tu seras grande. »

Moi, ça m’avait énervé. Alors, j’avais tapé du pied en disant :

« Je veux comprendre tout de suite ! »

Maman n’avait pas fait les gros yeux en grondant :

« Parle sur un autre ton ! »

A la place, elle avait hoché la tête d’un air amusé et c’en était resté là.

Du moins, je croyais que c’en était resté là mais, depuis, elle m’avait emmené deux fois au jardin d’enfants et il s’était passé plein de choses : j’avais voulu jouer au tourniquet mais je n’aimais pas courir ; j’avais voulu jouer avec le garçon mais j’avais eu peur de me faire gronder ; Maman m’avait traitée de sauvage mais…

« Sauvage ! Sauvage ! Finalement, c’est Caroline, la sauvage ! »

Il fallut que je me fisse cette réflexion à voix haute pour que Maman reconnût enfin la réalité de ce qui s’était passé la semaine précédente.

C’était la fois où j’étais assise toute seule sur le tourniquet et qu’un garçon était venu y jouer aussi. J’avais voulu jouer avec lui mais j’avais senti, au fond de moi, que je n’en avais pas le droit. Ayant eu un doute sur la question, j’avais regardé Maman et elle m’avait fait les gros yeux. Je savais donc que ce n’était pas moi qui m’étais fait des idées. Il était clairement établi que je n’avais pas le droit de jouer avec le garçon mais Maman s’était arrangée à faire en sorte que moi seule visse ses gros yeux. Ainsi, pour l’observateur, c’était moi que n’avais pas voulu jouer avec le garçon ; illusion que Maman avait confortée par la parole, allant jusqu’à me traiter de sauvage.

Je n’étais pas folle, je savais bien que c’était Maman qui m’avait empêché de jouer avec le garçon. Elle le reconnut enfin et me suggéra d’analyser le comportement de Caroline au travers de cette expérience.

La situation de Caroline était-elle similaire ?

Moi, à la base, j’avais trouvé que la fille du rocher avait de la chance que sa mère la laissât libre de jouer avec tous les enfants du jardin, garçons et filles ; libre de se faire tous les amis qu’elle voulait. Pourtant, au bout du compte, elle ne se faisait jamais le moindre ami (puisqu’elle n’embrassait jamais personne d’autre que sa mère). Pourquoi un tel ratage ? Comment pouvait-elle être à ce point indifférente aux enfants qu’elle avait le bonheur de côtoyer ? Qu’est-ce qui se passait, dans sa tête ?

Aurait-il été possible que ce comportement lui fût dicté par sa mère, sans que rien ne le laissât transparaître ? La fameuse barrière de passage à niveau qu’il m’avait semblé percevoir entre Caroline et moi, n’était-ce pas sa mère qui la levait et la baissait à sa guise ?

Voilà donc ce qu’est cette soi-disant vertu que prônent les grandes personnes et dont je n’ai jamais trouvé trace en mon être : la politesse.

La politesse est un principe qui transforme une embrassade chaleureuse et spontanée en une bise glaciale donnée du bout des lèvres. La politesse, c’est rendre un élan du cœur après l’avoir volé, esquinté et dénaturé.

C’est bien ce qui m’avait toujours semblé : la politesse, c’est mal.

Et puis, d’abord, pourquoi la mère de la fille du rocher avait-elle voulu que je me souvinsse du prénom qu’elle lui avait donné à sa naissance ? Qu’est-ce que ça pouvait changer ? Combien de temps devais-je conserver le souvenir de ce détail ?

SEX AND DESTROY un nouveau son rock ? 1ère partie : DATE ET LIEU DE NAISSANCE chapitre 4 : Les garçons de maternelle section 6 sur 10


Commentaires 2

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  • 52

    Angelique_Andthehord 14 juin 2014

    - septalain:
    quand la mémoire nous permet de revoir des situations aussi lointaines que celles de notre enfance. guérit-on de ces petites frustrations?

    Sans doute la mémoire nous restitue des souvenirs d'autant plus exacts qu'on en est aguerri.


  • 54

    septalain 8 juin 2014

    quand la mémoire nous permet de revoir des situations aussi lointaines que celles de notre enfance. guérit-on de ces petites frustrations?

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