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CEA7ANE

Garçon - 68 ans, Charleroi, Belgique
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Blog 6


  • réquisitoire d'un Païen par c. e. andersen

     
    REQUISITOIRE

    Nous n’avons pas de haine
    ou si peu
    non que nous ne la connaissions
    ni reconnaissions
    mais
    nous sommes devenus
    économes
     
    nous n’aimons plus
    qu’à bon escient
    ou avec circonspection
    la vie nous a généreusement dotés
    dans la gamme du sombre

    et si n’était que la vie
     
    mais la mort était fée
    à notre berceau
    nous devrons compter avec elle
    écouter ses hérauts
    recevoir ses émissaires
    ukases et sermons
     
    les entendre sans être dupe
    prendre le risque du dégoût
    tutoyer le prophète
    et comme lui feindre

    l’appeler seigneur
    en hommage au mensonge incarné
    nous faisant passer la corde au cou
    du ciel
    des créateurs qui s’y terrent
    des créations qu’on leur attribue
     
    parce que
     
    nous avons préféré les créatures
    là où il n’y a plus à choisir
    nous ne choisissons pas
     
    nous avons atteint ce carrefour
    mal éclairé entre urètre et prostate
    où se débat la vraie question
    de l’être et du néant
     
    la lancinante interrogation
    portée par les vents glacés venus
    des hauts plateaux tibétains
    ou ceux saturés de sel de l’Altiplano
     
    hablando y hablando
    tanto de bardo y karma
    tanto de bolsas y tetas
    y mucho mas passando
    hasta la suffocation
      
    jusqu’à suffocation
    par trop plein ou vacuité
    en sautant
    comme nous l’avons fait souvent
    l’invisible mur
    la bride par quoi
    Gothard tient Canigou
    en laisse et
    de croix en chapelets
    chapelles en bénitiers
    sur le chemin de Compostelle
    attente à la pudeur
    d’un ciel rougissant

     
    avec le marteau
    avec le clou
    avec nos yeux de déments
    avec nos poignets douloureux
    mais libres
    nous clamons
    et martelons que
     
    il est grand temps

    (mais pas n’importe lequel
    de ce temps qu’on nous dit compté)

    grand temps de convoquer
    voire de soumettre à la question
    le petit prophète perclus de visions
     
    qui d’un pet violent et malodorant
    au kilomètre cent du chemin de Damas
    envoya au tapis pour le compte
    Paul qui ne s’en remit jamais vraiment
    se fit adepte du terrorisme épistolaire
    et fut appelé le Haineux
     
     
     
     
     
     
    il est temps d’intimer au prévenu
    de donner sens à ses propos
    et clôturer ici une fois pour toutes
    non par une croix de bois
    mais par mille de son sang
    le martyrologue des femmes
    la terreur des enfants
    le récitatif des péchés
    les Saint Barthélemy et Inquisition

    trêve d’arguties et de jérémiades
    si le ventre aujourd’hui
    tant encore affole et tétanise

    si la vie persiste à ne vouloir naître
    qu’ où jaillit et frappe la mort
    si l’extase fait basculer et s’inverser le ciel
    dans les yeux des amants
    pour qu’ils n’aient plus d’égaux
    en profondeur
    que les gouffres de la faute

    si la nuit ne semble propice
    qu’aux agonies et au blanchiment
    du temps sale
    qu’il soit affirmé enfin que
    s’il n’est plaisir à la mesure de l’homme
    il n’est davantage prophète à sa taille

    je connais le prix des choses
    ma solitude ne me désavouera pas
    je suis seul et ne pense pas
    c’est la vie qui me saisit
    et vous parle
     
    tous mentent dans l’érection
    de leur chaos

    sur l’oreiller
    comme dans l’auge
    à chacun sa Bastille

    du divin marquis
    je reste le dévoué
     
     
     

  • la fonction poétique : invitation à en débattre

    ENTRETIEN de C.E. ANDERSEN, poète

    avec

    E. Allard (*)

    Christian Andersen, d'où viens-tu ?

    Parce que l'hypothèse de l'apparition de l'homme en Afrique est celle qui me séduit le plus, j'ai choisi de naître entre les sources du Nil et la Grande Faille d'Afrique, du côté des lacs Edouard et Victoria, aux pieds du Kilimanjaro. J'ai dû, pour arriver à vous, suivre des chemins tortueux et je me suis égaré souvent. Récemment encore, vers 1976 - 77, je me suis même perdu à Marchienne-au-Pont, chez un peintre raté qui a tenté de m'envoûter. On ne m'y reprendra plus. Il y a mieux. Mon voyage, qui n'est pas fini m'a conduit, vers 1720, à Erslev, dans le nord du Danemark, puis à Hambourg, enfin à Charleroi. J'avais alors les jambes de mon père André, les poumons de mon grand-père Erwin, les yeux de mon arrière grand-père Jens Peter et les mains de Anders Skomager. Ils sont tous en moi, là, je le sens et je le sais à ce qu'ils remuent. Demain je repars. Vers le sud. Toujours plus loin.

    Quels sont les auteurs ou artistes qui t'ont marqué, les livres qui ont changé ta vie ?

    Un livre, tous les livres même, ne suffiront jamais à changer la vie. Le fatum est tellement fort. Mais certains livres ont été des stimulants, des phares dans la nuit noire : Georges Bataille, Céline, Artaud, Nietzsche, Desnos. J'ai vécu à Bruxelles et là, certains « toutes boîtes » comme Vlan ont aussi influencé mon destin... l'aventure était au coin de la rue, à la faveur de mes déménagements. La poésie est partout.

    « Mon appétit de désert ne fut sans doute qu'un appétit de poésie et un appétit féroce de vivre »: écris-tu dans L'exorcisme du sable. Sans parler de tes divers engagements... On pense aussi à cette citation de Joë Bousquet : « plus de poètes, des êtres de poésie. Les êtres de poésie remplacent les poètes et la poésie » Peut-on vivre la poésie autrement que par l'écriture ?

    L'appétit de vivre, quand on a le bonheur de l'avoir, est le plus extraordinaire des poèmes... Il est en vers libres, sans rimes ni raisons. C'est, de loin, le plus beau que je connaisse. Il me fait penser aux sagas de mes proches ancêtres Vikings ou aux histoires véhiculées par la tradition orale de ma très ancienne parente Lucy qui résidait non loin du lac Turkana, en Ethiopie, dans la vallée de l'Omo... Je les cite parce que cet appétit merveilleux c'est d'eux que je le tiens...

    Le reste n'est qu'une question de formes et puisque je viens de citer Artaud, faisons-le parler : « Vivre c'est brûler des formes ».

    Tu as cessé d'écrire pendant vingt ans. Peux-tu comprendre les écrivains qui ont fait une parenthèse dans leur oeuvre ou ont carrément arrêté (voir Bartleby et cie de Vila-Matas) ?

    Chacun à ses raisons, ou n'en a pas, c'est selon ... Moi, je n'avais plus rien à dire, j'étais « vide » et en pareil cas je crois qu'il faut fermer sa gueule. J'étais amer, bien sûr, mais c'était le prix de l'authenticité. J'ai une tellement haute pinion de l'art en général et de la poésie en particulier, de leur fonction dans la société, que je n'admets

    pas les faussaires, les singes, les écrivasseurs ou les barbouilleurs comme ce peintre qui aurait voulu m'envoûter. Il y en a trop, beaucoup trop. Il faut bien comprendre que nos civilisations, plus elles vont décliner, plus le cadavre des morales judéo-chrétiennes va se décomposer, vont avoir besoin, impérativement, de l'art et en premier lieu de la poésie et des « êtres de poésie ». Nous devrons être prêts.

    Bonello, réalisateur, déclarait récemment (Les Inrockuptibles n°411), à propos de son dernier film Tirésia : « Le mythe grec, c'est du polythéisme ; un bordel sauvage, barbare jouissif, très vivant, et, aujourd'hui, on se retrouve avec un Dieu unique, c'est-à-dire quelque chose de très austère où la notion de destin a disparu au profit de la culpabilité » Je suppose que tu souscris à cet avis...

    Oui, bien que certains termes me semblent inadaptés. Je le formulerais autrement. Je ne me référerais pas uniquement aux Grecs. La vie ne peut être digne de ce nom et d'être vécue que dans son « essence la plus profonde, sa fonction la plus sublime» : la création. Et que voulez-vous inventer de plus prodigieux - et de plus nécessaire - que des dieux ? Chaque jour, à chaque moment, dans toutes les circonstances ? Pour la joie comme pour la peine, des dieux cruels ou fraternels, beaux ou laids, sages ou écervelés ... comme nous, inégalables !

    Tu déclares : « Je suis un antihumaniste qui se retient ». C'est mal aujourd'hui d'être antihumaniste ? L'homme ne serait-il pas bon ?

    L'homme n'est ni bon ni mauvais. Comment pourrait-il être l'une ou l'autre chose puisqu'il n'a jamais, de toute son histoire (sinon à l'époque des chasseurs-cueilleurs qui, c'est scientifiquement établi, fut une période d'abondance), eu le loisir, le bonheur « d'être » , simplement « d'être ». Et puis ces qualificatifs sont tellement grossiers, approximatifs !

    Quant à l'anti-humanisme il fallait que l'on y arrive. Le bain de sang dans lequel nous barbotons a assez duré. On ne peut décemment pas appeler humanisme l'ensemble des doctrines (philosophie, éthique, conception politique, etc ...) qui ont conduit à cette faillite sanglante. Il faut les dénoncer, toutes ! Il n'y a pas que Marx, Lénine, Trotsky et leurs amis

    ils avaient de l'homme une vision infantile. Les autres aussi, quasi tous. Et ça vaut aujourd'hui encore. La séculaire duperie de l'humanisme est peut-être ce qu'il faut combattre avec le plus de vigueur, le plus impitoyablement. Il faut simplement espérer que la période « anti » ne dure pas trop longtemps, qu'il n'y ait pas trop de casse. Et lorsque je dis que je me retiens, c'est une boutade ... mais partiellement seulement... je me retiens parce qu'il est dangereux d'être antihumaniste, que c'est éminemment subversif et que j'ai déjà un volumineux dossier à la Sûreté de l'Etat...

    Bien sûr je serais le premier à souhaiter que l'on s'attaque au problème avec un esprit positif, sans violence mais la violence va éclater, partout . Ca va déraper car ceux qui se cachent derrière le paravent du mythe humaniste, les conservateurs aussi bien que les « progressistes » grugés vont devenir enragés en sentant toutes leurs valeurs s'effondrer avec les cours de la bourse ! La redéfinition de l'homme doit être radicale. Elle a commencé d'ailleurs. Ouvrez les yeux. Les intellectuels et les artistes doivent y tenir le premier rôle et s'y préparer. C'est par les voies de l'art que la connaissance de l'être humain a le plus avancé, par la quête inlassable de la beauté qui seule peut sauver le monde.

    Il faut que l'on sache qui est l'homme « dans son tréfonds, au plus profond de lui-même » et ce qu'il veut avant de lui fourguer des doctrines, des dogmes, de l'enfermer dans des codes, des lois ... les Grecs avaient commencé ce travail qui a été réduit à néant par la catastrophe du monothéisme mosaïque. Car enfin, parler d'humanisme c'est comme tailler un costume à un fantôme : l'homme n'existe pas encore ... il arrive... là-bas...essayons de faire sa connaissance, de prendre ses mensurations, de le connaître. Il est couvert de la boue du christianisme ... du communisme, du nazisme, du capitalisme... de l'égoïsme libéral... laissons lui le temps de se doucher. Ensuite, et alors seulement, quand il aura soufflé un peu, il parlera ... et je vous assure qu'il y aura des surprises quand il dira « ce qu'il veut, ce qu'il lui faut ». Qui est si simple...

    Henry Michaux : « Qui laisse une trace, laisse une plaie .» Vivre pleinement, c'est nécessairement blesser ?

    Si, comme dans Maldoror, on « plante ses ongles dans le ventre d'un bébé » oui. Mais vivre
    pleinement n'implique pas que l'on blesse. Et puis, qu'est-ce que la « blessure » ? Les griffes laissées dans le dos par une maîtresse exacerbée ? Une épisiotomie est-elle une blessure ? Une violence oui. Une brutalité non (Voir la distinction faite par Jean Genet). Tout est relatif et je prévois que dans les quelques deux ou trois centaines d'années à venir le sens des mots va changer considérablement, Jusqu'à inversion complète même, avec l'arrivée, enfin, de l'homme... Michaux a dit - et surtout écrit - de bien meilleure

    Valéry : « Le poème, cette hésitation prolongée ente le son et le sens. » ; Michaux : « La seule ambition de faire un poème suffit à le tuer. » Ta définition du poème ?

    Ce qui est sacré ne peut être défini. Ce tabou doit être total. On ne peut pas vivre sans tabou. Impossible !

    Quand es-tu déjà mort ?

    Je ne m'en souviens plus. Mais pas assez souvent. Je manque encore d'expérience. Pourtant il serait temps... sinon je risque de ne pas savoir comment m'y prendre le moment venu .

    Qu'est-ce qui te fait lever le matin ?

    L'aventure d'une nouvelle journée.

    A quoi as-tu renoncé ?

    Définitivement à rien. C'est une réponse définitive.

    A quoi te sert l'art ? A cultiver mon jardin.

    Qu'as-tu été capable de faire par amour ?

    Douter, douter, douter.

    Le don de la nature que tu aurais aimé avoir ?

    Je n'ai pas de convoitise et si j'avais trop de dons ils se chamailleraient.

    Si tu pouvais modifier une seule chose dans ta vie, ce serait quoi ? Sa masse. Jusqu'au seuil critique.

    L'engagement (politique qui te paraît) prioritaire aujourd'hui ?

    Développer la démarche antihumaniste, expliquer ce que c'est et pourquoi on doit passer par là, favoriser l'émergence pacifique de l'homme post-chrétien, revenir au paganisme, au chamanisme (on en parle beaucoup depuis quelques années, c'est révélateur de besoins profonds) mettre un terme au développement des macro sociétés invivables et suicidaires qui conduisent êtres et choses à l'abîme, il n'y a pas une mais des familles humaines, il y a « des » civilisations, il y a « des » cultures » il ne peut y avoir une seule et gigantesque société, il faut revenir aux microsociétés ... hiérarchisées et codifiées à la mesure de l'homme... et CA URGE ! Et puis, ceci, pour que vous y réfléchissiez (et resterai volontairement sibyllin) : la nature, qui est si belle... savez-vous qu'elle est profondément inhumaine ? Avez-vous remarqué qu'elle ne fait pas de sentiments ? Mais peut-être n'êtes-vous pas d'accord avec Artaud : « la cruauté est une des formes supérieures de l'amour ! ».

    Quel est ton vers préféré ?

    Il est de Robert Desnos : « Enfin sortir de la nuit, sortir de la boue. Ho ! Comme elles tiennent aux pieds et aux membres la nuit et la boue »...

    Ton plus beau moment de poésie ?

    Il y en a deux, très différents : la libération de Saïgon par le Vietcong, après la défaite américaine au Vietnam, et le soleil couchant sur Tagrera lorsque j'y suis arrivé, en 1983, après avoir marché 10 jours et parcouru 300 km dans le Tassili du Hoggar, Sahara algérien.

    Propos recueillis par Eric Allard le 26.11.03

    (Certaines questions sont tirées du questionnaire de Sophie Calle et Grégoire Bouillier).

    (*) Pour la revue Remue-Méninges, Charleroi -

  • sur ma passion du désert

    Pourquoi toujours
    dans le désert?

    Cette question anodine a fini par m'exaspérer. Il est vrai qu'on me la posait souvent agrémentée de l'une ou l'autre réflexion du genre « il n'y a que du sable » ou, pire, « il n'y a rien là-bas ».

    Je ne comprenais pas. Quoi, le Sahara, le réduire à un tas de sable et de pierres ! N'y voir qu'une sorte de salon sado maso pour occidentaux en mal d'exotisme. Ils ne se rendaient donc pas compte ?

    Le Sahara ! Si « « grand, si beau, si pur, si mystérieux » avec Antinéa-Tin Hinan, les Garamantes, l'Atlantide, l'Escadron blanc, Joseph Peyré, Pierre Benoît, Ernest Psichari, René Caillé, Saint Ex même et , un « géant » : Théodore Monod, naturaliste, penseur, homme de terrain infatigable! Les Toubous pillards et les Touaregs ... si nobles et ... blancs, plus blancs que blancs ... si, si et si ...

    Il n'y a pas de doute. La plupart de mes interlocuteurs ne comprenaient pas ce que j'allais faire dans ce désert inhospitalier, voire dangereux. D'aucuns se risquèrent même (en quoi ils se trompaient ) à me trouver une âme d'ermite et à suggérer que, sans doute, comme Charles de Foucauld, j'y vivais ma catharsis.

    Mais puis-je le leur reprocher car, quelle idée en effet, d'aller passer ses vacances dans une rôtissoire ! Et, au fond, le savais-je moi-même ce qui, bon an mal an, me ramenait dans la cuvette torride de In Salah, la désolation, les colonnes d'air tourbillonnant et les mirages du Tadémaït, le piège des dunes de Laouni ou sur les pistes infâmes et cassantes du Hoggar ?

    Devais-je vraiment boire, à In Ebeggi, cette eau qui contenait des excréments de chèvre et des oiseaux morts ?
    Or, j'y allais, dans ce désert, j'y retournais, j'y séjournais, je m'en imprégnais et j'appréciais. Il m'est arrivé, perché sur mon dromadaire, d'éprouver si fort le besoin d'exulter, d'exploser de chanter, à tue-tête... que je me laissais pudiquement distancer par mes deux compagnons Touaregs. Et je chantais. Ou je pleurais.

    Le bonheur n'a pas de préférences. Je vivais le moment présent, pleinement ... sachant que ... to morrow is another day ...

    A dire vrai, à cette époque, je ne me souciais plus guère du « pourquoi ». Je laissais, le plus possible, à mes sens , la licence de me guider.

    La révolution algérienne, la guerre du Vietnam, les années de lutte et de militance, mes croisades, étaient derrière moi. Bien sûr, on n'est pas parfait. Les meilleurs ont leurs automatismes. J'avais les miens et, croisant de Foucauld, ce « gâcheur de paysages » « qui avait répandu jusque dans le désert les microbes du Christ » je me rembrunissais bien encore un peu.

    Mais ça n'allait pas au-delà. Il faut se laisser vivre avant de philosopher. C'est ce que j'ai fait...
    Les années ont passé. Très vite. Les choses se décantent. A présent c'est moi qui questionne. Pourquoi cette passion du désert ?

    Faut-il en chercher la source dans mon besoin insatiable de poésie qui s'est révélé très tôt, à seize ans, quand je dévorais toute la Légende des Siècles de Hugo, André Chénier, Anna de Noailles, Henry de Régnier,
    Verhaeren, Verlaine, Carême mais aussi et déjà, en 1960, Henri Michaux, Jacques Prével, Jacques Prévert, Marcel Béalu, Géo Norge, Baudelaire, Rimbaud... et que je remplissais, à la main, des cahiers entiers de copies de poèmes ?

    A l'aune des émotions esthétiques, ma longue marche vers Tagrera ne valait-elle pas la Légende des Siècles et, inversement, n'ai-je pas, à la lecture de Plume ou d'Ecuador, traversé tous les Tassilis ? Je le crois.

    La poésie est partout ; encore faut-il se baisser... se mettre en peine, traverser ses déserts ou le désert, vivre, avoir de l'appétit, se servir et manger, sans attendre que l'on vous passe les plats ! Tout est là et mon appétit de désert ne fut sans doute qu'un appétit de poésie et un appétit féroce de vivre, l'exercice intransigeant d'un choix : celui d'être et non pas simplement d'exister. Je le crois de plus en plus. D'ailleurs, réfléchissons un moment.

    Y avait-il discontinuité dans ma démarche poétique ou, pour dire les choses plus simplement, étais-je moins poète lorsque, quelque part entre Tamanrasset et Tagrera, je m'empoignais avec ma belle mais rétive chamelle blanche, Belli, que quand je m'échinais, rue Morjau à Anderlecht, à faire dire aux mots, tout aussi rétifs, ce que je savais qu'ils ne diraient jamais ? N'étais-je pas, dans un cas comme dans l'autre, parfaitement vaniteux et futile ? Parfaitement humain aussi? Et oserions-nous jurer que le futile ne participe pas autant de la poésie que de l'humain... Ah ! Etre divinement futile et ... une dernière fois... comme disait Artaud « péter de déraison et d'excès » !

    Alors ! Pourquoi toujours revenir dans le désert ? Essayons de répondre, après quelques précisions liminaires (voir le P.S. en fin de document).

    Je dois, en vingt ans, avoir séjourné, au total, six à huit mois dans le désert. Peu, en somme. J'ajouterai que pour m'y rendre, tous les moyens de locomotion furent bons : avion, bateau, train, automobile, âne, chameau, et même pirogue , au Bénin... mais là ce n'est plus le Sahara.
    Rien de bien extraordinaire donc ... Certainement pas un exploit sportif. Nulle mise en œuvre ou en scène d'une quelconque extraordinaire « volonté de le faire ». Pas d'efforts titanesques ni de bouleversants « dépassements de soi ». Pas de quoi faire la une de Trek Magazine. (Lisez donc le très beau livre - Ed. Robert Laffont – de Philippe Frey qui a réalisé la première traversée est ouest du Sahara en solitaire, en 9 mois, à pieds et sans aide extérieure !).

    En ce qui me concerne, rien de pareil. Ma démarche était autre. Rien vers le surhomme. Rien, même dans les affres de l'effort, rien vers le grimacement du singe.

    Alors ? Pourquoi en parler ? J'en parle parce que cette question « pourquoi toujours dans le désert ? » quand elle n'est pas ponctuée d'un stupide « il n'y a rien là-bas » peut introduire à une réflexion intéressante.

    Tout d'abord, parce que tout au long des journées sahariennes, délivré de l'habituel envahissement par l'objet propre à nos sociétés de consommation, l'esprit regagne un peu d'espace. Il peut, sans pression du quotidien réduit dans le Sahara à sa plus simple et authentique expression, enfin retrouver sa fonction.
    Et cela je l'ai découvert dans une sorte de jubilation. A quoi pensais-je ? A tout, à rien, à l'homme et à moi parmi les hommes. Bien décevants.
    Mais revenons au Sahara ! J'en parle, parce que j'ai connu là, au fil de mes voyages et chaque fois fidèles au rendez-vous, des jours entiers d'une plénitude insoupçonnable. Parce que j'éprouvais intimement, dans chacune de mes fibres, l'extraordinaire bien-être que procure la concordance parfaite entre deux états qui, après s'être reconnus, se rejoignent, font route ensemble et s'épousent pour la « grande perte qui est le grand bonheur», celle de tout désir et donc de toute souffrance.
    Mais, quelle concordance ? De quoi s'agit-il ? De quoi parlez-vous ? Après vingt ans de réflexion ne pouvez-vous être plus clair ?
    Si, je le peux. Il s'agit de la concordance de deux musiques, de deux poésies, qui à mon insu et très progressivement, se sont appariées. Deux poésies qui eussent pu demeurer parallèles à l'infini et ne jamais se rencontrer... mais qui s'étaient rencontrées, là-bas, sur cette merveilleuse terre d'Algérie.
    Première de ces poésies, poésie mère, celle du désert qui n'a jamais cessé de me bouleverser au plus profond. Et l'autre, celle que je vis ou que j'écris, la mienne, celle aussi qui « m'écrit » , me définit, me détermine, au jour le jour, absurdement, sans projet, « sans plainte, plan ni demande, sans rage, âge ni plaisir » (comme je l'écrivais voici 22 ans dans le texte final de Ligatures & Caillots ), tantôt piteuse et dépenaillée, parfois si fière et arrogante, toujours tellement exigeante !
    Poésie. Première toujours, la ronde et blonde, celle du désert, lascive et douce dans ses conjugaisons de sables ou abrupte et sauvage dans ses semis fantasques de roches éclatées sur l'enclume du ciel, cuites dans des chaudrons de basalte incandescents, grignotées, rongées ; une poésie de midis de plomb et nuits de glace, du feu de la soif et de la bonté de l'eau... Une poésie de l'essentiel (j'allais dire : la seule qui vaille) et je le dis ! – qui ouvre tous les espaces pour vous faire ami des dieux dans une débauche de formes minérales officiantes... mais qui ne se prosternent jamais. Car j'ai vu, et reconnu, en toutes ces formes fantastiques que le désert offrait à mes yeux, en ce prodigieux délire esthétique, des millions de dieux en devenir demandant à l'homme un peu de son souffle pour les animer et qu'ils se dressent.
    Je les ai reconnus ces dieux, les mêmes qui éblouissaient notre enfance et nous émerveillaient sans que jamais nous les nommions. Ceux-là même qui nous faisaient la vie douce et insouciante d'avant l'âge de raison. Je les ai entendus aussi, et souvent, qui disaient à l'homme, dans une sorte de chant d'exhortation : « Fais lever la beauté, dis-lui de marcher, qu'elle soit ton guide. Ni le soleil, ni les étoiles, ni la lune, ni la voie
    lactée ne le peuvent ; toi seul, Homme, connais la beauté et peux la séduire parce que tu n'ignores rien de la noirceur de ton être. Nous les dieux n'avons pas ton pouvoir parce que nés imparfaitement de toi nous ne connaissons pas notre dimension, celle même que tu nous as donnée, que tu gardes secrète et qui t'effraie parce qu'elle t'est
    nécessaire. Le temps des prêtres et de leurs affidés est révolu.
    D'autres dieux vont naître par milliers, de nouveaux géants précaires et vous vous réconcilierez au nom de cette fragilité commune. Vous vous y reconnaîtrez enfin et la vie, comme en Eden, embaumera ».

    Une poésie qui ne satisfait à rien, et surtout pas à un besoin. Poésie de l'acte gratuit et de la débauche. Poésie qui ne répond à aucune question mais qui, à l'heure où l'on voudrait dormir enfin, avec une sorte de cruauté amoureuse que seuls les grands amants connaissent, pose ses questions, obstinément , là où se rejoignent la mollesse de la dune et la verticalité du soleil, comme ça, sans raison, par amour quasi, si ce n'en est ! Une poésie impitoyable par la profusion des espaces qu'elle libère et des vertiges qu'elle induit, des esthétiques qu'elle fonde et déploie.

    Une poésie cruelle parce qu'elle introduit à l'antichambre des dieux, nous les désigne, frères et bourreaux indissolublement et dit à Moïse : « Tu nous as menti mais ils sont vivants ». Une poésie qui acheva d'égarer le pauvre de Foucauld terminant son existence dans la peau d'un armurier qui inventoriait des fusils (c'est pour son dépôt d'armes et de provisions qu'il fut occis par les Sénoussistes) et priant que l'Allemand n'arrive à Tamanrasset (1).

    Poésie enfin, celle de mon propre chant, que je porte, là, lestée de mes propres déserts et de mes absences, de mes espaces et de mes impasses, de mes passes et de mes étranglements... de cette indicible suffocation de celui qui se sait essentiellement et irrévocablement seul, parce qu'il n'y a qu'une vérité fondatrice : la mort ... et parce qu'un soleil fou, aveugle et sourd à nos objurgations, éclaire jusqu'à l'absurde l'absence de sens qui, de toute façon, absout tout, tous et toutes rappelant à notre modestie ces paroles de Qohélet (3) (Ancien Testament) : « Il n'y a qu'un souffle pour tous. L'homme n'a rien que n'a la bête. Tout est vent ».

    Mais, pour dire cela, il me reste à en inventer la langue, à en écrire le poème... et ce n'est pas simple...
    Alors, fort heureusement, il y a des images. Belles comme des miroirs aux alouettes. Des images bien sages que je vous ai commentées.

    Retenez-en l'une ou l'autre afin que, quand à votre tour vous traverserez vos déserts, vous vous souveniez que vous n'êtes illusoirement pas seul.

    Christian Erwin Andersen – 20 avril 2003.

    P.S : Je suis allé huit fois dans le Sahara, entre 1970 et 1994. En 1970 et 1972, c'était avec Viviane V. L'année suivante, je suis parti avec un ami suisse du Jura, René Q. Nous voulions aller au Niger. Nous avons échoué à El Goléa. Ce n'était pas mal ; en auto stop. Mais je restais sur ma faim. En 1974, je suis donc reparti, avec Patricia. La chance nous a sourit : nous avons non seulement réussi la traversée Nord-Sud de tout le Sahara mais, sur notre lancée, visité le Niger, le Bénin, le Togo, le Ghana et la Haute-Volta (Burkina Faso aujourd'hui) : 10000 km. Quatre ans plus tard (entre temps j'ai publié mes deux premiers livres de poésie et grimpé le Kilimanjaro ; ce qui explique que je me sois mis « en congé » de désert) je repars à bord d'un vieux minibus WW, avec Gladys, Jeanine et John, jusque Niamey. En 1980, j'ai le « privilège » d'officier comme chauffeur trans-saharien de « l'ineffable Anik » une copine et nous allons vivre à Tamanrasset d'inénarrables journées.
    Enfin, en 1983, je suis allé seul à Tagrera (jusque Tamanrasset en Renault 4L) et, en 1994, dernier séjour, Lucienne B. m'a accompagné dans le Sahara marocain (Zagora-Foum Zguid).

    1. Lu entre les lignes, le livre « LA MORT DE CHARLES DE FOUCAULD » du "Petit Frère de Jésus" Antoine Chatelard, est édifiant sur le personnage de Charles de Foucauld. Je vous le recommande. Editions Karthala 22-24, boulevard Arago - F 75013 PARIS (346 PAGES Prix : environ 27 Euros).

    2. Un fils du roi David.

    _______

  • à la mémoire de f. g. lorca assasiné en 1936 à alfacar,

    entre viznar y alfacar

    imagine
    dos au rocher
    l'aube épaulant son fusil
    et sur le cran de mire
    juste ce qu'il faut de soleil blafard
    pour le coup précis
    et la mort exacte

    puis très vite
    comme déboulant d'une ravine
    le cabri noir de la peur
    et dans les yeux de l'homme
    à bout portant
    une chevrotine de thym de menthe
    de laurier
    la poudre vive
    son crachat de métal

    et la montagne
    ivre d'échos
    qui ne dessoulera plus
    cea1978

  • IL N'Y EN A PAS ! dixit c.e.a

    Il n’y en a pas
    Ma vie est délire euclidien
    une équation
    Sans inconnue
    Une monstruosité mathématique
    Un
    A tout bien considérer
    Il eut mieux valu
    Que je l’ignore

    Je croyais que
    Comme toutes les vies
    Elle avait eu un commencement
    Et qu’elle aurait une fin

    Mais voilà que
    Je me mets à douter
    Et ça remet tout en question

    Je croyais
    qu’il y avait une inconnue
    et il n’y en a pas

    ma vie est une abomination mathématique
    une traîne d’étoiles rouges au cou
    d’un théorème noir
    et
    elle subit une poussée verticale
    de haut en bas
    qui la perdra

    cea

  • christian erwin andersen alias CEA7ANE... s'est évadé...

    ce personnage troublant risque fort de hanter vos nuits sous peu...

    dans un premier temps il va vous délivrer des fragments d'images qui vont s'assembler pour composer
    l'image qu'il aperçoit dans son miroir lorsqu'il y voit son double en face...

    à bientôt...

    cea

    premier fragment : cliquez .. Christian Andersen - WikipédiaChristian Erwin Andersen est un écrivain et poète belge d'expression française, de père d'origine danoise, André Maurits et de mère belge flamande, ...
    fr.wikipedia.org/wiki/Christian_Andersen - 20k -