Blog 65

De la Littérature, rien que de la Littérature


  • Réactions positives

    Quelques réactions concernant l’entretien de Gary Klang avec Josaphat-Robert Large.



    De :

    (France) Marie-Hélène Audier, cinéaste et poétesse française très active dans le milieu littéraire français :

    Aujourd’hui cher Gary,

    C’est l’anniversaire de mon petit fils, TIGA comme l’île de Nouvelle Calédonie.
    Nous étions à Uzès au soleil d’un été indien qui se prolonge encore ici.

    J’ai regardé avec attention votre entretien vidéo avec Josaphat Robert Large
    et je me suis régalée.

    Les voix sont proches. Vous avez la même force tranquille qui fait l’envie
    d’écouter une curiosité.

    L’exil au coeur de l’âme, le tapis magique qui se promène de lieu en lieu,
    qui construit cette force intérieure, le visage du monde au poète.

    La revanche de l’art sur la politique avec ses hésitations, ses dérivations.
    Oui poète continue à dire continue à écrire.......

    Merci messieurs
    à bientôt
    MHA


    (Etats-Unis) Edwidge Danticat, Romancière haitiano-américaine qui vient de remporter le "Prix des génies" de la Fondation John D. and Catherine T. MacArthur :

    Magnifique !

    Edwidge

    (Etats-Unis) Jean-Elie Barjon, Enseignant et poète:

    I read it all. Intelligently written. Thanks for keeping us informed. I watched your interaction
    with Klang. Fine job as usual. Keep up the good work.

    Barjon

    (Canada) Alexandra Philoctete, journaliste et animatrice de Radio :

    Très belle entrevue

    Amitiés,


    Alexandra

    (Canada) Romain Pollender, homme de théâtre :

    Charmant entretien

    merci

    Romain

    (Haïti) Coutechève Aupont Lavoie, poète, Étudiant à l’Ecole normale supérieure, section Lettres:

    Sa k pase ? M kontan dènye aktivite w yo nèt. Men, son an pas finn bon, poutèt Intènèt bò
    isit la. Ou kounen

    Zanmi banm nouvel ou.


    Lavoie

  • Une Sobriété heureuse



    Une Sobriété heureuse

    (Un article de Robenson Bernard paru dans le Nouvelliste du 21 septembre 2009)

    Josaphat-Robert Large a réussi le pari d'écrire un roman créole que l'on peut parcourir jusqu'à la dernière page. Dans Rete! Kote Lamèsi, il se dépeint par protagonistes et situations interposées. Ce livre, loin d'être un lieu de collision entre les songes et les mensonges de l'imagination, est le miroir des chimères sentimentales, des alibis perdus et retrouvés. Fruit de la «littérature spontanée», il brosse un fidèle tableau descriptif du réel ou ses éléments dominants. Bien des affects y sont enchevêtrés.

    Rete! Kote Lamèsi? on devine, sans risque de se tromper, que ce titre a été volontairement choisi dans le registre du futile ou du dérisoire. Ou alors serait-ce le rapport de l'écriture à la langue et à l'esthétique qui en sont le ferment? Tant s'en faut. Les détails, d'apparence mineure, se révèlent inducteurs de l'univers romanesque de l'auteur de Les terres entourées de larmes (L'Harmattan 2002, Prix des Caraïbes 2003) dont l'oeuvre s'est taillé une place de choix dans le tableau de réputation de la nouvelle littérature haïtienne.

    Le talent de Josaphat-Robert Large ne tient pas, en effet, qu'à son art de conter, à son aptitude à traduire l'imaginaire qu'il porte en lui. Il est aussi dans sa façon de produire des récits de fiction avec cette propension à soumettre la réalité à la chaleur de son regard» (pour reprendre une métaphore chère à Pierre-Raymond Dumas).

    Les heureux lecteurs de Les récoltes de la folie (L'Harmattan 1996) en savent quelque chose. Rien ne va de soi. Pas de doute, Large sait comment être écrivain. Il a des lettres et collecte à souhait de nombreux détails autobiographiques. Et si la plupart de ses lecteurs sont ravis, les autres peuvent se demander si cette esthétique sert un schéma d'ensemble quant aux ambiguïtés de la relation entre Lamèsi et Jozafa Sipriyen (Djo pour lèzentim) : «Jodi ya, mwen anbiske kòm dèyè yon kokennchenn pye mapou, m ap tann Lamèsi. Gen yon moun ki banm lasètitid li te wèl nan mache Okay/Jakmèl, vandredi pase» (p. 18).

    Ici, la relation de l'homme à sa femme disparue est faite de confiance, d'amour et d'admiration, par-delà les fioritures du quotidien. Elle restera telle du début à la fin du roman, où l'absence de Lamèsi est désespérément une affaire classée sans suite. Dès lors, Jozafa Sipriyen, qui s'est lancé à sa recherche avec obstination, s'est vu taxé de «fou», mais un fou baignant dans la lucidité de sa folie (Frantz Antoine Leconte)

    L'expression des sentiments à la Tristan

    La dimension classique du ressassement, du délire du langage et de la portion congrue de l'expression des sentiments à la Tristan peut provoquer l'ennui. Mais on peut s'incliner devant son efficacité toute relative. Large conduit l'analyse psychologique de ses personnages avec une subtilité et une dextérité quasi proustienne. Cerise sur le gâteau, il se livre à l'exégèse de la richesse de la pauvreté urbaine et rurale. L'utopie paraît réalisable. Romancier, il peut se targuer de ne s'être pas trompé sur les raisons qui l'ont conduit à porter des jugements que d'aucuns ne trouveraient guère erronés. Mais face à un pays déshérité et tourmenté de toutes parts, l'écrivain transcende l'angoisse et le désespoir pour produire une oeuvre étonnamment optimiste. Quelle gageure !

    C'est un fait : Large décrit le personnage de Lamèsi d'une façon partielle et ponctuelle, voire par touches rapides, successives et selon les besoins de la narration. Il va de soi que l'ordre auquel appartiennent les traits caractéristiques du protagoniste doit correspondre au type de situation dans lequel il est perçu. De là vient qu'il utilise la caractérisation externe afin d'éviter les détails inutiles susceptibles de compromettre l'unité d'ensemble du récit : «Mezanmi, mwen reve mwen wè Lamèsi k ap kouti devan kamyon an, yon bichèt chaje ak mayi moulen ann ekilib sou tèt li, li pral nan mache. Mwen reve li ak yon jip rouj epi yon bèl ti kòsaj blepal mwen te fèl kado, bagay lontan. Nan pye li, li gen bèl ti sandal mwen te achte pou li nan mache kwabosal. Mwen reve figi li fre tankou grenn lawouze sou fèy bwa. Fanm mwen an, s'on chelèn ti lelèn ki sòti nan bwat sekrè lavi a ...» (p. 21)

    Cadre spatiotemporel

    C'est la solitude de Jozafa Sipriyen, animée par le regard absent de Lamèsi qu'il cherche distrait, triste et désemparé dans le vide, qui détermine le style du roman dont l'action des personnages est inscrite dans la durée. C'est une machine à transformer des rêves. Large préconise une littérature refondatrice, créatrice d'une éthique individuelle, comme disait Glissant.

    Le choix du vocabulaire, les métaphores filées, le rythme des phrases se situent, du moins pour le lecteur habitué à une perception poétique de la réalité, hors de l'ordinaire plutôt que dans la description du cadre matériel des objets et de l'image concrète des personnages ou de certains d'entre eux.

    Convenons toutefois que le romancier talentueux, qui se dessine par moments chez Large, privilégie les différents aspects des espaces nécessaires au roman moderne qui se soucie du cadre spatiotemporel : réel, imaginaire ou archétype : « mwen mache jouk mwen rive nan mache Sen-Mak. Moun, mezanmi, moun nan la ri a. kamyon ap klaksonnen, kamyonet ap vire monte desan, chofè ap joure manman pasaje, pasaje ap di chofè lanmèd ak tout kamyonèt ou a. chany ap sonnen klòch, bouretye ap di banm pase, elev lekol tou grangou ap mache ak on paket liv anba bra yo (...), la polis ak kokomakak men longè nan men yo, ap chèche volè. Kabrit mare nan bak kamyon ap rele bèèèèè» (p.100).

    Des poncifs distraits

    À bien le lire, le roman Rete ! kote Lamèsi est en rapport direct avec ce qu'un critique appelle
    «everyone knows». Le livre déchire le rideau de ces stéréotypes suspendus comme des faits divers à multiples effets et romancés avec art. Toute la question est de savoir à quelle littérature Josaphat -Robert Large est capable de confier sa langue maternelle : celle qui découvre l'existence articulée autour d'un noyau dur, qui est susceptible de mobiliser sereinement les intelligences en faveur d'une conception inédite du rôle des élites au sein de la cité, ou celle qui est en mesure d'accueillir simplement l'adhésion des masses à travers ses rites, ses variations sous couvert d'une fable d'actualité pas si fictive que cela, et qui pose certains problèmes cruciaux de manière assez claire ?. Il est facile de savoir quel sillon social et philosophique cet auteur a voulu creuser de manière approfondie avec une ardeur véritable. C'est assez dire que tout se perd dans la gaillardise mi-sérieuse, mi-comique de l'auteur qui mêle réalisme et fantaisie, avec, somme toute, une sobriété heureuse.

    Rete kote Lamèsi !
    Presses nationales d’Haïti
    Port-au-Prince, Janvier 2008

    Robenson Bernard
    Robernard2202@yahoo.fr

  • Edwidge Danticat : Une célébration


    (Photo: David Shankbone)

    Edwidge Danticat : Une célébration

    Le prestigieux « Prix des génies » a été décerné cette année à la romancière d’origine haïtienne Edwidge Danticat. Née à Port-au-Prince en 1969, c’est à l’âge de 12 ans qu’elle quitte son pays pour rejoindre ses parents qui vivent alors à New York. Elle se consacre là à l’étude des Lettres, et, après l’Université, elle commence à poser les premières pierres de l’immense édifice de son œuvre littéraire. Son interview avec Oprah, le succès que connaissent ses livres : Breath, Eyes, Memory (Roman, 1994), Krik? Krak! (Nouvelles, 1996), The Farming of Bones (Roman, 1998), Behind the Mountains (Roman, 2002), The Dew Breaker (Roman, 2004), Anacaona: Golden Flower (Roman 2005), Brother, I'm Dying (Mémoires, 2007), la propulsent sur le devant la scène.
    Le « Prix des génies » de la Fondation américaine John D. and Catherine T. MacArthur est accompagné d’un énorme cachet de 500,000 dollars.
    Nos compliments les plus chaleureux vont à Edwidge Danticat : Nous sommes très fiers de ses succès !

    Josaphat-Robert Large

  • Gonaïves, Ville naïve, par Claude Sainnécharles

    Ce poème du jeune Claude Sainnécharles reflète bien l'état des lieux: Déluges, morts, mise en quarante-haine, larmes...mendicité... Bonne lecture: J-R. Large

    Ville Naïve

    Gonaïves, ville naïve qui vit toujours son histoire

    dans la panse pourrie en excroissance de la gloire

    et qui l’écrit tantôt avec des coups d’eau tranchante,

    tantôt avec le sang pour porte de sortie

    où l’on est verrouillé avec soi-même

    dans des kilomètres carrés de déluges.

    Gonaïves mêmement pareillement !

    Ô ville aux champs d’eau aux chants de morts !

    La vie, lourde de nudité, est mise en quarante-haine.

    Gonaïves, première ville noire du monde

    où les gratte-ciel de poussière ( au quotidien d’arc-en-boue)

    font l'éloge des héros de l’indépendance

    -- Ville vivant dans l’ombre bossue d’une fierté

    réduite en mendicité --

    Gonaïves est une enfant humiliée,

    battue par ses propres mains orgeuilleuses

    et qui tient la main droite fraternelle de la misère,

    pliant l’espoir qu'elle range dans les valises de l'au-delà.

    Même si la mort est le seul endroit sûr

    où tu te déshabilles,

    même si la mort emménage ses vertus sauvages

    derrière tes paupières

    offre tes yeux en sacrifice

    dans les mains ouvertes de feu ardent

    de la vie..., et de l’amour.

    Gonaïves, brise les seaux de tes larmes

    les dernières gouttes d’eau

    te balayeront de la surface de la terre.


    Claude Sainnécharles, Schleiden.

  • Paul Laraque et René Bélance:Entretien avec F-A Leconte

    ]
    (P. Laraque)

    Un entretien avec le Professeur Frantz-Antoine Leconte

    Entretien accordé par Paul Laraque et René Bélance le 17 juillet 1998 à Frantz-Antoine Leconte.

    Le texte littéraire de Paul Laraque et de René Bélance s’accompagne d’un imposant cortège de griefs et de quêtes qui posent avec urgence les problématiques auxquelles sont confrontés la société et les gens qui la composent. Ainsi, doit-on se rendre au-delà de sa luminosité pour appréhender son rôle, sa nécessité et surtout sa mission éthique ou esthétique qui s’accomplit à partir des rouages d’un énorme mécanisme d’exploration sociétale tant historique qu’actuelle.
    Que le texte soit poétique ou prosodique ou se situe dans le cadre d’un essai rigoureux, il ne perd jamais sa vocation première, mieux, cette habitude irréductible de faire avec bonheur la description des arcanes d’un monde en gestation dont les parties quelque distantes qu’elles soient finissent par se retrouver comme les pièces éparpillées d’un immense jeu de puzzle.
    Inutile de décrire cette profonde joie intérieure que j’éprouve ce bel après-midi de juillet 1998 à Queens, quand après avoir sonné, Paul Laraque et René Bélance m’ouvrent la porte et m’offrent à entrer et m’installer dans un fauteuil confortable avec mon magnétophone que je vais brancher.
    Leur large et généreux sourire et la gentillesse des premiers mots m’invitent à enfoncer le bouton.
    J’ouvre le micro avec enthousiasme et beaucoup d’espoir.

    Frantz-Antoine Leconte : Merci de m’avoir reçu. Parlons de Breton, de son voyage retentissant, de son influence dans les lettres, la culture et la politique en Haïti avec candeur. A-t-il été vraiment l’un des détonateurs de la crise de 1946?

    Paul Laraque : Je voudrais d’abord vous remercier d’être venu chez-moi et en même temps accueillir mon ami - l’un de ceux qui ont été les plus fidèles - mon vieux frère René Bélance. Cela fait plus de cinquante ans depuis qu’on se connaît, René a été choisi
    par Pierre Mabille – qui était alors attaché culturel à l’ambassade ou à la légation de France – pour préparer une délégation et recevoir Breton à l’aéroport en 1945. Il a fait appel à moi et à d’autres. D’ailleurs, j’ai une photo que je voudrais vous montrer, qui avait paru dans Conjonction et que j’ai communiquée à un ami à Cuba. Il m’a dit, dis-moi mon vieux, c’est une photo surréaliste parce que Breton haïssait les militaires (rires) et te voilà en uniforme avec lui et il a accepté de poser avec toi. Et, je lui ai dit que c’est parce que Breton voyait au-delà des apparences. C’est l’une des qualités du surréalisme de percevoir la réalité et le rêve parfois mêlés au-delà des apparences. Et René et moi nous sommes allés ensemble. Il y avait une délégation : Edris Saint-Amant, Regnor Bernard, etc. On avait invité Roger Dorsainvil. Mais, il n’a pu être avec nous et d’autres que René avait touchés et qui pour une raison ou pour une autre n’avaient pu être présents, des Haïtiens, toi (s’adressant à René), Bernard, Saint-Amant et moi. Tout le monde en civil, sauf moi en militaire. Je n’ai pas eu le temps de me changer et pour ne pas perdre l’occasion, je suis allé tel quel. Et, je me suis dit, on me foutra à la porte, sinon, on m’acceptera.

    F-A. L : Est-ce que c’était pas risqué?

    P-L : Non, cela s’est bien passé. Et comme étrangers, il y avait Wilfrido Lam, poète cubain qui était de passage en Haïti avec sa femme à l’époque. Bien sûr Mabille et sa femme également, il y avait le représentant de la France M. Peignon. Je crois que c’est tout. Je vous ferai voir la photo plus tard.

    F-A. L : Et Aimé Césaire, était-il aussi en Haïti à la même époque?

    René Bélance: Lui, il avait précédé le voyage de Breton. C’est après le séjour de Césaire qui a duré quelques mois que Breton est entré en Haïti pour donner des conférences.

    P.-L. : Césaire a donné plusieurs conférences dont certaines sur le surréalisme. Il a préparé le terrain à Breton.

    F-A.L : Et la révolution de 1946, c’est important. Il a été, dit-on, un initiateur?

    P-L : Non, il a été un détonateur. Car, la première conférence qu’il a donnée sur le surréalisme, a aidé à lancer La Ruche. Ce journal avait publié un compte-rendu de cette conférence qui a créé un vent de révolte. Il y a eu la grève générale qui est venue après. Et, c’était la révolution de 1946.

    F-A.L : Dépestre a pourtant dit que Breton n’a pas déclenché cette révolution ?

    P-L. : Disons qu’il y a eu plusieurs événements à concourir à ce que le surréalisme appelle un hasard objectif. Il y avait Breton. Mais même avant Breton, il y avait La Ruche, c’était un groupe de jeunes. Il y avait Jacques Alexis qui signait Jacques La colère ; René Dépestre qui était le rédacteur en chef et tout un groupe de jeunes qui revendiquaient au point de vue culturel, au point de vue national, au point de vue humanitaire, à tous les points de vue. Il y a eu cette conjonction. A l’arrivée de Pierre Mabille en Haïti, bien avant Breton, il y a eu contact entre Mabille et les jeunes de La Ruche parce que par la suite, on a fait croire – on a même dénoncé – au gouvernement de Lescot et à la junte militaire qui a renversé Lescot et qui lui a succédé que Mabille était l’un des instigateurs de la révolte des étudiants, n’est-ce pas ? Bon, je ne sais pas. Mais le fait est qu’il y a eu conjonction. Breton a nié qu’il ait été l’initiateur de ce mouvement. A son retour à Paris, on l’a interrogé à ce sujet. Mais certainement, il a été un détonateur comme René Bélance l’a dit parce qu’il y a eu un concours de circonstances. Césaire aussi avait beaucoup de contact avec les jeunes avant même la conférence de Breton au Rex Théâtre. Peu de temps après l’arrivée de Breton, le soir même ou le lendemain, il y a eu une réunion à Savoy, une réception organisée pour lui à son arrivée. Jean Brierre était là, René Bélance, Guy Clérié, et des représentants de La Ruche, particulièrement René Dépestre. Jean Brierre a fait deux suggestions à la fin de la réception. Premièrement désormais, il y avait le Vendredi d’André Breton au Savoy. Deuxièmement que le texte, la publication du texte du discours de Breton – il a prononcé un discours pour remercier et exhorté la jeunesse – soit donnée en exclusivité à La Ruche. Que s’est-il passé ? Puisque La ruche n’avait pas assez d’argent pour faire un numéro spécial au départ des invités, on a cotisé pour ce numéro-là. Et, moi, militaire, j’ai dû donner ma quote-part également. Et, c’est ce numéro qui a été saisi par la police. (Rires). A la première page de ce numéro spécial apparut le discours de Breton. Et, Elisa Breton des années après, quand l’œuvre complète de Breton devait paraître aux éditions La Pléiade, m’a écrit pour me dire qu’il lui manquait seulement ce discours de Breton. J’étais déjà en exil, j’ai écrit à mon frère Guy. René aussi était à l’étranger. Donc, Guy m’a fait avoir le discours.

    F-A. L : Où est-ce qu’il a été publié?

    P-L. : En première page de ce numéro spécial de La Ruche saisi par la police. Il y avait aussi d’autres articles… Mais, je n’ai jamais vu l’œuvre complète de Breton par La Pleiade. Cela doit coûter énormément cher. Mais d’après ce que Madame Breton m’avait dit, c’était le seul discours qui manquât.

    F-A.L : A cette époque ou le surréalisme triomphait en Haïti, est-ce que les jeunes poètes, René Bélance et Paul Laraque ne s’intéressaient pas à ce mouvement ?

    R-B : Nous étions intéressés à ce mouvement. On lisait tout ce qu’on pouvait trouver. On examinait le manifeste du surréalisme, le premier autant que le deuxième. Et, on écrivait chacun selon son orientation personnelle. On n’a pas copié le surréalisme. On s’est exprimé selon ce qu’on ressentait et les problèmes que l’on portait en soi, les problèmes culturels qui nous préoccupaient et à ce moment-là le surréalisme pouvait apparaître comme l’un des modes d’expression.

    F-A.L : Et l’écriture automatique ?

    R-B : Oui, Paul et moi, nous avons pratiqué pendant un certain temps les jeux surréalistes. Paul n’était pas à Port-au-Prince, il était à Hinche. On s’écrivait et on se disait tel jour, telle date, nous allons faire une phrase sur tel thème, tel sujet. Et puis on écrivait et on se communiquait. On faisait des découvertes extraordinaires.

    F-A.L : Paul, on est sur la pratique de l’écriture automatique. Que peux-tu dire ?

    P-L : Je vais dire avant même d’aborder la question de l’écriture automatique qui est liée au surréalisme en général qu’il n’y a pas eu d’école ou de mouvement au pays. On a d’abord enregistré ce qui passait pour être surréaliste. C’était surtout ce que les gens n’arrivaient pas à comprendre, mais un poète comme René Bélance, qui peut être rapproché du surréalisme, à mon avis, relève plutôt de Rimbaud.

    F-A.L : Un peu de symbolisme ?

    P-L : Mais surtout Rimbaud. Il est rimbaldien jusqu’à son dernier livre Nul ailleurs qui me semble être une réponse à Rimbaud qui dit que la vraie vie est ailleurs et Bélance lui répond « Nul ailleurs ». (Rires).
    Pour moi, Magloire Saint-Aude remonte plutôt à Mallarmé. Et, comme Mallarmé, va être acculé au silence. Jacques Roumain dans sa préface à l’étude d’Edris Saint-Amand sur Dialogue de mes lampes a mentionné que la poésie de Saint-Aude était une machine anarchique et anti-bourgeoise, mais bourgeoise quand-même. (Rires). Anti-bourgeoise parce c’était pas un mouvement révolutionnaire. En comparant à Bélance, il a dit qu’il préférait la ferveur violente au désespoir un peu desséchant de Saint-Aude.
    Quant à Garoute, il est venu un peu plus tard. René Bélance et Saint-Aude, comme on l’a souligné datent de 1941 et de 1941 à 1945. Dialogue de mes lampes sort (41-42). C’était fini. On avait d’abord « Dialogue de mes lampes » et « Tabou » et, longtemps après dans les années 50, « Déchu ». Il y a eu d’autres ballades, « Tableau de la misère », « Parias » et « Veillée ». Pour René Bélance, c’était la même chose, à la poésie depuis 1941, « Liminaire », « Survivance », « Pour célébrer l’absence », « Épaule d’ombre » qui datent de 1945. A partir de 1945, René arrête d’écrire jusqu’à Nul ailleurs. Quand il revient en Haïti avec Nul ailleurs, c’était un ouvrage beaucoup plus volumineux que les autres. C’est que ça reprenait tous les poèmes qui avaient été écrits ou à Port-au-Prince après « Épaule d’ombre » et les autres poèmes écrits en exil ou à l’étranger ou aux États-Unis.

    F-A.L : Comment peut-on célébrer l’absence, Ce n’est pas paradoxal ? (Rires).

    R-B : C’est une question extrêmement intéressante pour moi qui marque un point de ma vie. Cela est dû à un rapport épistolaire que j’ai eu avec une Canadienne. Et puisqu’on est tombé amoureux au cours de la correspondance... Et un jour, elle m’écrit une lettre pour m’apprendre qu’elle s’était enrôlée dans l’armée canadienne, qu’elle allait partir pour l’Angleterre au cours de la 2ème guerre mondiale. Quand j’ai reçu la lettre, j’étais dans une classe à l’Annexe de l’Ecole Normale d’Instituteurs. J’ai donné du travail aux étudiants et j’ai écrit un poème pendant une heure. C’est ce poème là que Mercer Cook, après l’avoir lu, a envoyé à Marsha Stelling, une Américaine, une amie, pour le traduire en anglais. Une revue américaine Port Folio l’a publié.

    F-A.L : Nous allons demander au poète Paul Laraque de lire un poème de René Bélance, si cela lui plaît.

    P-L : Certainement. Je vais vous lire un poème de René Bélance. J’aurais pu lire de moi, mais c’est de lui le poème que j’aime le plus.

    R-B : Je sais le poème qu’il va lire (rires),

    P-L : Le premier poème de Épaule d’ombre.

    Vertige

    Avec ton éveil à la joie,
    Avec ta course irréfléchie,
    Avec ta robe dans le vent,
    Avec ton sourire émergeant
    Comme une menace à mon inquiétude,
    J’éternise mon feu comme une ferveur.
    Avec mes sursauts énervants,
    Avec mon rire de proscrit
    Qui grince, heurtant ton extase-hébétude,
    Et mes os exhumés de l’ossuaire,
    Au scandale des châtelaines
    Qui m’offrirent leur nudité
    Ébroué de nul frisson,
    Impassible à des yeux tourmentés d’aurore.
    [sismale,
    Je compose un songe d’enfer
    Pour frôler ton corps,
    électriser ta gorge consentante.
    Certain jour de faste attendra l’abordage du
    [paquebot
    Amenant l’exilé sorti de prison.

    Je te prendrai par les cheveux
    Ah! Fiévreusement,
    Pour te montrer,
    Pendu,
    Giflé,
    Sifflé,
    Affolé,
    Egaré,
    Et seul
    cyniquement seul,
    livré à la faim,
    dans la baie des puanteurs,
    devant les maisons de corruption
    où l’on fabrique
    des faiseurs de complots,
    des postulants au forçat,
    des enfants du salut dans la faim,
    par la faim,
    en haillons,
    en ulcères,
    et des hommes pour voyager en première,
    des hommes pour aller pieds nus,
    des hommes pour le home,
    des hommes pour la hutte;
    et puis des femmes,
    des femmes pour les boudoirs,
    des femmes pour les fumoirs,
    des femmes pour pour les bordels,
    des femmes pour causer des tueries, la
    [banqueroute,
    Des femmes pour l’anxiété des bijoutiers,
    Des femmes pour la pitié…
    Je te dirai tout l’aboi des mornes,
    la plainte des ruisseaux endormis,
    inoculé par les premières aiguilles d’hélium.
    Je te conterai l’avortement
    De chaque fruit
    Sur la terre impassible, et
    dosant, supposant chaque corps pour l’engrais de ses mamelles tentaculaires.

    Je te ferai contempler
    Une fenêtre ouverte sur la grève…

    La terre tournera autour
    De nos bras polaires
    Et nous aurons le vertige des gravitations
    le privilège de fixer
    le changement des saisons,
    l’influence de tes yeux sur les raz-de-marée,
    le sommeil des pêcheurs,
    le cauchemar de germination des alluvions,
    Tu chanteras devant l’extase
    Car tu ne construiras pas
    Sur l’inquiétude et la soif.
    Les chevaliers insoumis,
    les coursiers de déserts communicables
    inclineront jusqu’à tes pieds en porcelaine
    leurs flèches,
    leurs boucliers.
    (juin 1944)

    .Ovations nourries (Paul et René sont très émus)

    F-A.L : Paul, René vient de nous expliquer qu’il a choisi la poésie et l’enseignement, une voie d’expression et une carrière.et vous, comment êtes-vous arrivé à la poésie ?

    P-L : Dans mon cas, cela n’a pas été mon choix. La poésie m’a choisi. (Rires). Alors très tôt, sans savoir pourquoi, j’ai commencé à écrire. Je dois dire que j’ai appris mes premiers vers des lèvres de mon cousin germain Fernand Martineau, le poète. Il se voulait le poète exclusif de l’amour. Pour lui comme pour moi, la poésie est une question de vie ou de mort, comme l’amour et comme la liberté.
    Pour reprendre un peu ce que René vient de dire. René pour moi est un ami de vieille date et à l’époque où nous n’étions pas encore mariés, il vivait chez mon père. Longtemps après, quand nous étions tous en exil, j’ai eu des problèmes avec mon fils aîné et je l’ai envoyé vivre chez René. C’est une vieille amitié qui a commencé peut-être à cause de la poésie, qui s’est entretenue de plus en plus, bien que notre conception de la poésie ne soit pas nécessairement la même. Il y a eu un point de rencontre sur le surréalisme, contenu dans mon livre qui doit paraître à la fin de cette année ou au début de l’année prochaine. Il s’appellera Œuvres incomplètes. Ce recueil divisé en trois parties comprendra seulement ma poésie d’expression française, pas d’expression créole, pas non plus mes articles sur la politique. La tentation surréaliste, c’est pour moi ce qui a existé, non pas un mouvement surréaliste que nous aurions vécu, mais la tentation surréaliste d’abord par nos lectures et puis la présence cristallisante de Breton. Comme je l’ai dit dans un article « André Breton en Haïti, un témoignage », nous avons réalisé avec Breton les champs magnétiques dans la vie. (Rires).

    F-A.L : Si je vous disais à vous deux que je n’étais qu’un simple amateur, un dilettante de roman et que je n’entendais rien à la poésie, que me diriez vous ?

    P-L : Eh bien, je vous comprendrais, bien que je n’aie jamais été tenté par le roman de manière personnelle. Il faut avoir le don d’observation pour le roman et ça, je ne l’ai pas. La réalité me pénètre et reparaît sous une forme poétique des années après. C’est un processus parti du fond du subconscient, du fond de mon être.

    F-A.L : René Bélance?

    R-B : Je pense que c’est une question de personnalité. Il y a des tempéraments qui sont attirés par tel mode d’expression et d’autres par tel autre. Je dois dire que pour ma part, j’aurais pu aller à différentes activités, dans différents secteurs de l’art. J’aurais pu aller vers le dessin, la peinture et la musique…

    F-A.L : Je comprends. Paul aurait pu faire autant car la poésie englobe tout et touche à toutes les sphères de la vie. Merci de m’avoir accordé cet entretien.

    Paul Laraque et René Bélance : C’est à nous de remercier.

    (René Bélance)

  • L'Haïti par Monts et par Mots des Etonnants Voyageurs


    Haïti par Monts et par Mots :
    Un Atlas littéraire

    Avec des phrases qui les encensent, des portions géographiques du pays obtiennent une raison d’être littéraire, un destin poétique lié à leurs histoires de villes, de quartiers, de corridors, de montagnes, d’aérodromes de fortune. Ce recueil nous offre une Haïti de toutes les formes de nos rêves. C’est un excellent ouvrage dont les textes sont issus d’un convoi d’auteurs qui connaissent bien le pays-en-dehors. Un convoi qui démarre de Port-au-Prince, file en Tap-Tap vers Petit-Goâve, fait des bonds vers les Cayes, s’arrête à Cavaillon, détale vers Port-Salut, s’envole en direction des Abricots, descend en parachute à Dame-Marie, redémarre, traverse les mares de boue de Grand-Gosier, prend des voiliers à Corail pour se rendre aux Gonaïves. Redémarre, fait escale à Bainet pour mieux revenir à Port-au-Prince en passant par Martissan, avant de freiner à quelques encablures de son point de départ. Haïti par Monts et par Mots*, c’est un patchwork de morceaux de ciel, de parcelles de rivières, de coins de mer où une résurgence en textes de notre petite nation expose nos blessures, nos joies, nos espoirs, nos moments de gloire et de folie. Même des écrivains étrangers au cœur naturalisé haïtien ajoutent une appréciable contribution à ce beau défilé géographique de textes. Madison Smart Bell (États-Unis), Régis Couder (France), Ben Fountain (États-Unis ), Monique Mesplé-Lassalle (France), Alain Sancerni (France), ont bien joué leur partition. Il faut le dire : l’orchestre vaut la peine d’une écoute-lecture. En tout, trente-huit auteurs. Et avec des fragments de textes des collaborateurs Rodney St-Éloi, Frankétienne, Louis-Philippe Dalembert, Gary Klang, Lyonel Trouillot, Jean-Claude Fignolé, Joël Des Rosiers, Claude C. Pierre, Josaphat-Robert Large, nous présentons à nos lecteurs un avant-goût de ce délice littéraire qu’est cet Atlas des Étonnants Voyageurs.

    Collage de textes des auteurs susmentionnés :

    […] Notre voyage est une route d’eau des mers étranges des fleuves limpides des lacs flambants […] Entre vide et plénitude le jeu cruel du songe saturé d’illusions à côté du mensonge toujours fidèle à l’écriture je dis mon île ma ville mon quartier […] J’aimais de ce temps-là la volupté vivante la mer au loin là-bas qui nous tirait la langue [...] Mon espace littéraire, c’était le temps perdu, au double sens du terme, l’idéalisation de Port-au-Prince et de ses environs […] Nous habitions le centre. Ma mère travaillait trop. C’était une forte femme qui ne devait rien à personne, ne recevait d’ordre de quiconque et ne s’avouait jamais vaincue […] Elle s’éveillait à une voix neuve orchestrée par la transparence de l’eau et par le spectacle d’un défilé qui la provoquait […] C’était le mystère de sa présence, sa voix brûlée dans la messagerie qui se prolongeait en moi […] Aujourd’hui, la petite ville étale un regard désabusé et glauque, une apparence de désolation que traduit la promiscuité sous le musc rance d’une chaleur étouffante […] Non loin de l'horizon, des marins aperçoivent des oiseaux de mer dont les ailes frôlent le sommet d'une montagne. Dans notre tableau, il ne manquait que ce détail: les battements d'ailes explorant l'infini[...]

    Josaphat-Robert Large,
    Juillet 09

    * Haïti par Monts et par Mots, Éditions Étonnants Voyageurs Haïti, préface de Louis-Philippe Dalembert, avril 2009.

  • Lancement du collectif JR Large:La fragmentation de l'être



    La grande première de Josaphat Robert Large : la fragmentation de l’être à Elmont, New York.

    Par Frantz-Antoine Leconte, Ph.D.

    Cette pluie fine qui enveloppe New York de brouillard ne s’arrêtera jamais plus. Ce Samedi 13 juin qui précède le Dimanche 14, le jour de la St-Antoine, sera probablement gâché. Et, pourtant deux grandes organisations avaient planifié ensemble une activité socio-littéraire, la véritable grande première de l’étude critique Josaphat-Robert Large : la fragmentation de l’être (L’harmattan 2009), dirigée par Frantz-Antoine Leconte.

    Parler de littérature importe. Cela nous permet de prendre le pouls de la créativité littéraire contemporaine dans sa diversité, c’est à dire dans la multiplicité des genres. Que faire quand le domaine socio-politico-économique déraille, on peut aller sans doute vers la littérature, refuge hospitalier ou zone tampon qui sait se montrer dans tous ses états pour s’emparer de notre imaginaire avec fureur.

    Cependant, malgré son importance, son pouvoir de réflexion, de réverbération de la cité et du quotidien, la littérature fait figure de parent pauvre et Dieu seul sait comment nos littérateurs et critiques ont pris la désolante habitude de parler dans des salles vides ou presque vides. C’est que la littérature n’a pas de grands moyens, ni tambours, ni trompette, pour annoncer ses événements. On ne répond à ses initiatives qu’avec une froideur réservée ou parfois par un mépris suprême. Malheureusement.

    Mais aujourd’hui, la différence saute aux yeux. Malgré les pluies torrentielles annoncées par la météo, le début de la saison des cyclones, nous sommes pris en flagrant délit de tendresse vis-à-vis de la littérature. Il y a du monde et beaucoup de monde à Elmont, ville de Long Island, banlieue de New York. C’est grâce au dynamisme croissant de la EMG Health Communication, association dirigée par deux figures de notre communauté d’un grand charisme, Elsy Mecklembourg Guibert et Ginette Michel. Et la Fondation Mémoire, société composée de chercheurs qui promeuvent l’histoire, la culture et le patrimoine physique et intellectuel de l’Etat-Nation d’Haïti. C’est vrai que nos compatriotes sont en grand nombre dans la salle, mais nous ne savons pas s’ils sont disposés cette semaine à lire « en folie » à l’instar de ceux d’Haïti. En revanche, ils sont présents ici. Ils ont répondu à l’appel et aux sirènes de ces deux sociétés. C’est important et c’est déjà une victoire significative parce que la littérature ne se révèle pas aussi agressive, envahissante et n’atteint pas le même niveau de communicabilité que d’autres arts qui reposent sur l’avantage du spectacle visuel et du son.

    Aujourd’hui, le succès est venu et nous accompagne enfin à cette vente-signature, la grande première de Josaphat-Robert Large, la fragmentation de l’être aux Etats-Unis. On donne le signal. Le début de l’activité est imminent. Les deux présidents donnent le coup d’envoi en rivalisant d’éloquence : Elsy Mecklembourg Guibert pour la EMG Health Communication et Hugues St-Fort pour La Fondation Mémoire.

    Jean-Elie Barjon, talentueux essayiste, poète et chanteur évoque avec une grande brillance deux monstres sacrés de la musique : Ansy Dérose et Jean Ferrat. Jacques Alexandre, excellent poète ne se fait prier, il donne la réplique avec des vers incandescents de René Depestre. Les applaudissements très nourris n’empêchent pas la descente sur terre. On se rend compte que les invités et participants qui sont venus de loin ont faim. La pause-repas devient nécessaire. On peut reprendre des forces pour redynamiser tout le monde vers de plus grandes explosions de joie.
    Myriame Dorismé n’attendait que ce moment propice pour lancer en véritable Marie-Jeanne cet hymne au bicolore national qui donne à la fois de la fierté et des fourmis dans les jambes. Les petits drapeaux que tout le monde agite en entonnant la Dessalinienne font revivre les sentiments de l’adolescence en éliminant en quelques secondes des décennies de raison et d’impassibilité. Quelques minutes de silence, la table ronde autour du collectif Josaphat-Robert Large : la fragmentation de l’être s’organise. Les écrivains prennent place. Frantz Minuty initie le dialogue et partage avec nous la joie que la parution spectaculaire de Pè Sèt (Edisyon Mapou, 1994-1996) avait provoquée chez-lui. La thématique, la stylistique ont taillé pour cet ouvrage une place privilégiée dans la littérature haïtienne de langue créole autant que « cette pluie de petits textes télégraphiques » qui plaisent tant. Hugues St-Fort, linguiste de formation, définit le langage comme la faculté biologique qui permet aux individus d’apprendre et d’utiliser leurs langues. Selon Noam Chomsky, « c’est une faculté innée chez les êtres humains. » De plus en plus de linguistes et de psychologues pensent que l’aptitude à parler est acquise à la naissance et est construite dans nos
    gènes. Etienne Télémaque lance ses sondes exploratrices et psychanalytiques vers trois thèmes majeurs, l’exil, l’errance et le retour au pays natal qui interpellent la conscience de l’écrivain en référence aux thèses de Julia Kriesteva sur l’aliénation qui rejoignent aussi les théories freudiennes sur l’angoisse. Edith Wainwright, la seule écrivaine de la session, porte aux nus l’œuvre de Large et s’engage – comme elle l’avait fait dans son fameux article « la célébration de la femme » – à apporter un éclairage certain sur les personnages féminins de l’œuvre.
    Cependant je ne veux pas oublier ma mission laquelle est de présenter en quelques minutes la richesse de l’œuvre de J-R Large que le collectif illustre. Je partage avec l’assistance quelques concepts et leur application dans l’œuvre :
    La crise d’abord qui perce et s’empare de la victime au début de la tragédie pour la conduire dans l’errance. L’expérience de l’ostracisme et parfois de l’univers concentrationnaire renforce la quête de l’ailleurs. La marginalisation des individus conduit à un déplacement collectif ; une forme de déterritorialisation omniprésente qui sert de toile de fond dans les romans de déracinement. On ne peut exclure les sentiments d’une profonde frustration qui a pour corolaire une authentique aliénation.
    Après tout, il s’agit de la dislocation historique de l’individu et de son morcellement. Certains personnages éprouvent une crise identitaire, thème à succès usité dans la littérature caribéenne et haïtienne : Trouillot, Dalembert, Gary Victor, Frank Etienne, Emile Ollivier l’illustrent assez bien.
    On relève aussi chez Large l’aboutissement à la folie, métamorphose phénoménale de la folie en une folie heureuse et même souhaitable qui se manifeste en gestes de générosité, de responsabilité et de leadership. Les deux fous de Les terres entourées de larmes (2002) se révèlent des leaders courageux, responsables et lucides, d’où surgit une sorte de lucidité de la folie.
    On ne peut passer sous silence l’historicisation du roman et la romancisation de l’histoire .Les tranches de temps du récit, de la trame ou de l’action s’intercalent entre les tranches du temps objectif de l’histoire. L’expérience de la géographisation fascine. Il ne s’agit pas seulement du lieu physique où habite une population donnée. C’est la collectivité qui acquiert certaines habitudes en utilisant la même gestuelle, le même rituel et tout en participant à un exercice caractériel. Il s’agit plutôt de géographie humaine avec une forte tendance du romancier d’unir des gens qui se trouvent aux extrémités de l’île. Un représentant de la bourgeoisie du Nord épouse une femme issue de la bourgeoisie de Jérémie. On ne peut omettre non plus cette sorte d’anthropologisation du moi qui évolue en témoin séculaire jouissant d’une atemporalité à toute épreuve dans Partir sur un coursier de nuages (l'Harmattan 2008), en décrivant des scènes d’enlèvements d’Africains parqués comme des animaux dans les cales des négriers pour faire développer en Amérique cette colonie qui devait devenir la plus riche des Antilles.
    On ne peut rater cette dimension psychanalytique qui découle de l’écriture de Large. Quelque moderne qu’elle puisse paraître, elle recrée fidèlement certains concepts de philosophie et de psychologie antiques. Le malaise existentiel inexplicable qui aboutit à la haine du milieu, à celle de l’environnement physique s’intitule « l’horror loci », un phénomène vécu et décrit depuis les œuvres de Lucrèce et d’Horace en littérature romaine. Ce passage ne pourrait être plus convaincant, même s’il ajoute un désir de multiplicité, de s’évader des frontières de l’humanité et de la normalité On appréhende bien ce mal millénaire dans la lecture de texte de l’auteur à l’occasion :
    […] Je voudrais me diviser, que naisse de moi une autre personne bien plus attrayante. Je voudrais me multiplier ; avoir deux vies, deux corps, deux sources d’oxygène. Être moi-même et un autre. Car voilà le nœud gordien : j’ai deux espaces dans ma vie auxquels je ne puis renoncer. Quand je suis ici, je voudrais être là-bas. Quand je suis ailleurs, j’essaie de revenir sur mes pas. Être deux pour être pleinement heureux, comme un fruit fendu dont chaque moitié garderait sa succulence propre [...] (Extrait de Partir sur un coursier de nuages, l'Harmattan 2008)
    Voilà ce que nous avons relevé en partie de la présentation de l’œuvre de Robert Large, cette désarticulation fondamentale qui transforme la victime en citoyen de nulle part confronté à un malaise individuel et collectif que nous appelons la fragmentation de l’être.

    Frantz-Antoine Leconte, Ph.D.

  • Photos de la soirée du lancement du livre de F-A. Leconte


    Ginette Sangors présentant
    l'ouvrage


    La table des conférenciers
    (De gauche à droite: Prof. Edith Wainwright, l'auteur J-R Large, Prof. Frantz-Antoine Leconte, Prof. Franz Minuty, Prof Hugues St-Fort


    La Maîtresse de cérémonie


    Large signant un ouvrage


    Le Buffet


    Haïti à l'honneur

  • Béatrice Coron, la Française aux doigts magiques


    Béatrice Coron

    La Française aux doigts magiques

    Un monde en miniature, découpé en petits triangles, carrés, losanges, est le canevas sur lequel l’artiste Béatrice Coron arrive à édifier des maisonnettes, des gratte-ciel, des ponts suspendus, voire des villes dont les silhouettes font penser à New York, à Paris, à Los Angeles. Mais ces cités ont aussi des habitants : un fourmillement de profils d’individus vaquant à leurs activités journalières. Or, ces citadins semblent ajouter une sorte de poésie humaine à l’œuvre de Béatrice, surtout que, dans l'espace où ils circulent, on peut remarquer : des enfants assis aux rebords de quelques ballons dirigeables en train d’escalader le ciel pour aller visiter des nuages ; des couples qui descendent vers les rues en parachute, l’un tenant la main de l’autre ; des gens qui flânent à dos de baleine ou de marsouin, dans les profondeurs d’une mer qui se relie au ciel dans le même espace. Tout cela crée un univers merveilleux, attrayant, une communauté imaginaire qui arrive à inviter les yeux des admirateurs à explorer l’œuvre de la Française aux doigts magiques, dans ses moindres détails.
    J-R Large, juin 2009

    Béatrice Coron est artiste consultante au « Museum of Art & Design » (2 Columbus Circle, New York) où elle expose une partie de ses œuvres jusqu’au 28 juin 2009 (de 11 AM à 4 PM, à l’exception du 14 et du 16 juin). Pour autres renseignements, appeler au : 212 299-7777

    Béatrice fait aussi paraître une Revue : Artfragments, qu’on peut obtenir à partir de son site : www.beatricecoron.com

    Nous publions ici un extrait du premier numéro de la Revue qui résume un peu la vision de l’artiste :

    "Mes silhouettes sont un langage que j’ai développé au cours des ans pour explorer nos relations au monde. En découpant une seule feuille de Tyvek, le chaos d’histoires individuelles forme un monde cohérent."

  • Point Barre #6 : Un tour du monde en poésie

    Point Barre #6,
    Avec la participation de l’Ambassade de France,
    Île Maurice, avril 2009

    Préface de Valérie Magdelaine-Andrianjafitrimo
    Maître de Conférences, Université de la Réunion.

    Préface
    (Extrait)

    […] Point Barre nous permet donc une fois de plus de prendre le pouls de la création contemporaine dans sa diversité, l’irisation de ses genres, dans ses incandescences, ses sourires complices et ses grincements de dents. Et si le quotidien déraille, la poésie, elle, se porte bien. Elle se montre ici dans tous ses états : formes fixes ou libres, créoles mauricien, haïtien, réunionnais, anglais, français, traduction du chinois, auteurs confirmés ou jeunes talents issus de tous les pays, de tous les imaginaires […]

    Valérie Magdelaine-Andrianjafitrimo
    Maître de Conférences, Université de la Réunion.

    Liste Des auteurs :

    Han Dong (Chine)
    Valérie Fontalirant (France)
    Jean Claud Andou (Île Maurice)
    Sénamé Koffi (Togo)
    Toussaint Kafarhire Murhula (RDC)
    Pierre Le Pillouër (France)
    Daniel Aranjo (France)
    Arnaud Delcorte (Belgique)
    Muriel Carrupt (France)
    Kenzy Dib (Algérie)
    Alain Gordon-Gentil (Île Maurice)
    Jean-Marc Thévenin (France)
    Umar Timol (Île Maurice)
    Catherine Boudet (La Réunion)
    Michel Ducasse (Île Maurice)
    Sylvestre Le Bon (Île Maurice)
    Gillian Genevièvre (Île Maurice)
    Zaffir Golamaully (Île Maurice)
    Catherine Andrieu (France)
    Cathy Garcia (France)
    Jean Joseph Sony (Haïti)
    Alex Jacquin-Ng (Île Maurice)
    Éric Brognet (Belgique)
    Daniella Bastien (Île Maurice)
    Richard Beaugendre (Île Maurice)
    Yusul Kadel (Île Maurice)
    Hery Mahavanoma (Madagascar)
    Tahir Hussen Pirbhay (Île Maurice)
    Josaphat-Robert Large (Haïti)
    Dominique Casimir (La Réunion)

    Présentation de quelques uns des auteurs
    (Au fil du temps, nous présenterons les autres)

    Catherine Boudet


    Née en août 1968 à Saint-Denis de La Réunion, Catherine Boudet est docteur en Sciences politiques à l’Université de La Réunion. Elle est l’auteur d’une thèse de doctorat sur la diaspora mauricienne en Afrique du Sud et d’articles scientifiques sur les questions de l’identité et de la construction nationale à l’île Maurice. Son premier recueil de poèmes, Résîliences, est publié chez l’Harmattan, collection « Poètes des Cinq Continents »

    Une petite vie de Mots

    Les mots, ils vivent leur petite vie de mots. Vous les avez déposés là, sur cette feuille de papiers ou sur cet écran d’ordinateur, et aussitôt ils ont commencé à faire leur bout de chemin. Parfois, vous ne savez pas quelle vie de patachon ils peuvent mener, ni même dans quel pays ils sont partis, dans quels cœurs ils ont trouvé à faire escale. Les mots voyagent, ils prennent l’internet comme moi je prends l’avion. Un jour, vous croisez quelqu’un qui les a rencontrés, vos mots, qui a eu une conversation avec eux, ces mots marrons que vous croyiez sagement rangés entre les pages d’un bouquin ou d’un fichier pdf. C’est étonnant tout ce que vos mots peuvent raconter, à votre insu. Moi, les mots me bousculent. Ils me comblent, me débordent, me peuplent. Je n’ai aucun pouvoir sur eux. Parfois, ils se refusent obstinément à moi. D’autres fois, ils arrivent, ils s’installent, s’invitent presque. Ils éclosent brusquement et somptueusement, me laissant épuisée et éblouie de cette gésine inattendue. Mes mots dansent. Ils font de petits geysers de pensée et je me tiens dans leur éblouissement. Un jour il y a eu le gouffre. Les lumières et les voitures. Les mots ne disent jamais ce qu’il faudrait dire. Les mots ne peuvent pas dire le gouffre, le pont, ceux qui n’ont pas été là, ceux qui ont saccagé votre vie comme un rayon de supermarché. Mais les mots brillent comme de petites étoiles. Vous vomissez une nuit pleine d’étoiles, et dans cette vomissure vous commencez doucement à guérir.

    Umar Timol

    Né en 1970, Umar Timol compte à son actif trois recueils édités chez l’Harmattan : La parole testament, 2003 (mention, Prix Grand Océan), Sang, 2004 et Vagabondages, 2009. Il a participé à de nombreus ouvrages collectifs parus à Maurice et à l’étranger.

    Site : http://www.umartimol.netfirms.com/

    SAC D’OS

    il y a sans doute les instances de la féérie,

    es voyages, - frontières distendues -, les yeux des enfants, la
    furie créatrice, les écarlates du verbe, les livres lus, dévorés,
    macérés, la demesure du fugitif,

    un paysage engorgé de crépuscules,

    ou plus encore,

    corps déliés qui revendiquent la pleine appartenance des sens

    il y a sans doute les instances de la féérie

    mais l’existence est l’usage du tragique

    et il n’est qu’un sac d’os que le temps bientôt déballera,

    ainsi il charpente un nécessaire inaccessible

    puise l’audace de la foi dans les louanges de sa beauté

    et creuse sa veine jugulaire

    pour qu’elle cendre dans son sang déjà avarié

    l’encre soyeux de ses larmes.


    Yusuf Kadel


    Né en 1970, Yusuf Kadel est l’auteur de plusieurs textes poétiques et dramatiques, dont Un septembre noir (prix Jean Fanchette), Surenchairs (sélection, prix Radio France du Livre de l’océan Indien) et Soluble dans l’œil, recueil à paraître aux Éditions Acoria, Paris. Il contribue régulièrement à diverses revues littéraires en France et au Québec.

    Site : http://intnet.mu/ykadel

    SANS TITRE

    J’ai un truc au cœur
    Dont le nom dépasse
    Mon médecin lorsqu’il m’ausculte
    Fait la moue
    Hausse les sourcils
    On pourrait scruter des heures durant
    Les plis sur son front
    Sans en dénombrer la moitié du tiers
    J’ai un truc au cœur
    Un lapin électrique
    Une rousse à quenottes
    Un chien andalou
    C’est baroque
    Mais ça me fait sourire…

    Il me faut être heureux
    Sans alcool ni tabac
    Sans orgueil
    Heureux
    Au petit bonheur

    L’amour m’est permis
    Avec modération


    Jean Joseph Sony

    Jean Joseph Sony, dit Oubada, poète et comédien, est né à Gressier, Haïti, en 1982. Il est l’auteur de deux recueils de poèmes inédits : Cris de cœurs sans eaux et Silans la fimen. Il collabore à la revue Non ! et à revue d’encre rouge, une publication socio-politique et culturelle en Haïti.

    Almanach Posthume

    Je ne me rappelle pas
    le jour de mon anniversaire
    Sinon cette vie de merde
    Sinon cette place de chien
    Je ne me rappelle pas ce jour affreux
    déconstruit en quatre mots
    fatigués au syllabaire du poème
    Je suis né entre la lassitude du soleil
    et la face de la liberté

    Les jours passent comme la fureur des ondes
    comme la lenteur du trépas
    Et je vis où la vie marche aux orteils
    et j’existe où dansent les fracas d’ombres d’étoiles frôlées
    Je ne me rappelle pas ce jour-là
    Sinon les cris de sonnet magnétique du pénitencier
    Sinon les klaxons des coups de feu qui ruent sur la place
    de l’innocence
    Et les souffles crevés caressent toujours l’aube
    d’une ambiance frivole dans la cité
    Et cette maison brûlée avec les trois enfants

    Des pleurs se lavent
    les murs de la cathédrale
    Des cris jubilant musiquant dansant le rythme de la vie
    en blessure de cruche
    et cette rue habillée en sang
    et ces mots
    et ces voix tatouées de misère
    et ces cris sous la terre

    Des enfants routiniers mangent par miracle
    Le soleil hurle en silence spectateur la face virulente de cette vie de merde ici
    Je ne me rappelle pas ce jour-là
    Sinon le flirt
    l’amour avec la souffrance en pleine journée d’euphorie inversée

    Un jour qui n’existe pas dans la semaine
    Un mois qui n’existe pas dans l’année
    Une date très reculée très lointaine dans l’almanach posthume
    Ce jour peut être un jour qui n’est pas jour dans une année
    sans mois lointainement reculé
    Je ne me rappelle pas
    Sinon cette vie de merde
    à la caresse du temps

« 1 2 3 4 5 ...