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Blog / Une Sobriété heureuse

dimanche 27 septembre 2009 à 23:09



Une Sobriété heureuse

(Un article de Robenson Bernard paru dans le Nouvelliste du 21 septembre 2009)

Josaphat-Robert Large a réussi le pari d'écrire un roman créole que l'on peut parcourir jusqu'à la dernière page. Dans Rete! Kote Lamèsi, il se dépeint par protagonistes et situations interposées. Ce livre, loin d'être un lieu de collision entre les songes et les mensonges de l'imagination, est le miroir des chimères sentimentales, des alibis perdus et retrouvés. Fruit de la «littérature spontanée», il brosse un fidèle tableau descriptif du réel ou ses éléments dominants. Bien des affects y sont enchevêtrés.

Rete! Kote Lamèsi? on devine, sans risque de se tromper, que ce titre a été volontairement choisi dans le registre du futile ou du dérisoire. Ou alors serait-ce le rapport de l'écriture à la langue et à l'esthétique qui en sont le ferment? Tant s'en faut. Les détails, d'apparence mineure, se révèlent inducteurs de l'univers romanesque de l'auteur de Les terres entourées de larmes (L'Harmattan 2002, Prix des Caraïbes 2003) dont l'oeuvre s'est taillé une place de choix dans le tableau de réputation de la nouvelle littérature haïtienne.

Le talent de Josaphat-Robert Large ne tient pas, en effet, qu'à son art de conter, à son aptitude à traduire l'imaginaire qu'il porte en lui. Il est aussi dans sa façon de produire des récits de fiction avec cette propension à soumettre la réalité à la chaleur de son regard» (pour reprendre une métaphore chère à Pierre-Raymond Dumas).

Les heureux lecteurs de Les récoltes de la folie (L'Harmattan 1996) en savent quelque chose. Rien ne va de soi. Pas de doute, Large sait comment être écrivain. Il a des lettres et collecte à souhait de nombreux détails autobiographiques. Et si la plupart de ses lecteurs sont ravis, les autres peuvent se demander si cette esthétique sert un schéma d'ensemble quant aux ambiguïtés de la relation entre Lamèsi et Jozafa Sipriyen (Djo pour lèzentim) : «Jodi ya, mwen anbiske kòm dèyè yon kokennchenn pye mapou, m ap tann Lamèsi. Gen yon moun ki banm lasètitid li te wèl nan mache Okay/Jakmèl, vandredi pase» (p. 18).

Ici, la relation de l'homme à sa femme disparue est faite de confiance, d'amour et d'admiration, par-delà les fioritures du quotidien. Elle restera telle du début à la fin du roman, où l'absence de Lamèsi est désespérément une affaire classée sans suite. Dès lors, Jozafa Sipriyen, qui s'est lancé à sa recherche avec obstination, s'est vu taxé de «fou», mais un fou baignant dans la lucidité de sa folie (Frantz Antoine Leconte)

L'expression des sentiments à la Tristan

La dimension classique du ressassement, du délire du langage et de la portion congrue de l'expression des sentiments à la Tristan peut provoquer l'ennui. Mais on peut s'incliner devant son efficacité toute relative. Large conduit l'analyse psychologique de ses personnages avec une subtilité et une dextérité quasi proustienne. Cerise sur le gâteau, il se livre à l'exégèse de la richesse de la pauvreté urbaine et rurale. L'utopie paraît réalisable. Romancier, il peut se targuer de ne s'être pas trompé sur les raisons qui l'ont conduit à porter des jugements que d'aucuns ne trouveraient guère erronés. Mais face à un pays déshérité et tourmenté de toutes parts, l'écrivain transcende l'angoisse et le désespoir pour produire une oeuvre étonnamment optimiste. Quelle gageure !

C'est un fait : Large décrit le personnage de Lamèsi d'une façon partielle et ponctuelle, voire par touches rapides, successives et selon les besoins de la narration. Il va de soi que l'ordre auquel appartiennent les traits caractéristiques du protagoniste doit correspondre au type de situation dans lequel il est perçu. De là vient qu'il utilise la caractérisation externe afin d'éviter les détails inutiles susceptibles de compromettre l'unité d'ensemble du récit : «Mezanmi, mwen reve mwen wè Lamèsi k ap kouti devan kamyon an, yon bichèt chaje ak mayi moulen ann ekilib sou tèt li, li pral nan mache. Mwen reve li ak yon jip rouj epi yon bèl ti kòsaj blepal mwen te fèl kado, bagay lontan. Nan pye li, li gen bèl ti sandal mwen te achte pou li nan mache kwabosal. Mwen reve figi li fre tankou grenn lawouze sou fèy bwa. Fanm mwen an, s'on chelèn ti lelèn ki sòti nan bwat sekrè lavi a ...» (p. 21)

Cadre spatiotemporel

C'est la solitude de Jozafa Sipriyen, animée par le regard absent de Lamèsi qu'il cherche distrait, triste et désemparé dans le vide, qui détermine le style du roman dont l'action des personnages est inscrite dans la durée. C'est une machine à transformer des rêves. Large préconise une littérature refondatrice, créatrice d'une éthique individuelle, comme disait Glissant.

Le choix du vocabulaire, les métaphores filées, le rythme des phrases se situent, du moins pour le lecteur habitué à une perception poétique de la réalité, hors de l'ordinaire plutôt que dans la description du cadre matériel des objets et de l'image concrète des personnages ou de certains d'entre eux.

Convenons toutefois que le romancier talentueux, qui se dessine par moments chez Large, privilégie les différents aspects des espaces nécessaires au roman moderne qui se soucie du cadre spatiotemporel : réel, imaginaire ou archétype : « mwen mache jouk mwen rive nan mache Sen-Mak. Moun, mezanmi, moun nan la ri a. kamyon ap klaksonnen, kamyonet ap vire monte desan, chofè ap joure manman pasaje, pasaje ap di chofè lanmèd ak tout kamyonèt ou a. chany ap sonnen klòch, bouretye ap di banm pase, elev lekol tou grangou ap mache ak on paket liv anba bra yo (...), la polis ak kokomakak men longè nan men yo, ap chèche volè. Kabrit mare nan bak kamyon ap rele bèèèèè» (p.100).

Des poncifs distraits

À bien le lire, le roman Rete ! kote Lamèsi est en rapport direct avec ce qu'un critique appelle
«everyone knows». Le livre déchire le rideau de ces stéréotypes suspendus comme des faits divers à multiples effets et romancés avec art. Toute la question est de savoir à quelle littérature Josaphat -Robert Large est capable de confier sa langue maternelle : celle qui découvre l'existence articulée autour d'un noyau dur, qui est susceptible de mobiliser sereinement les intelligences en faveur d'une conception inédite du rôle des élites au sein de la cité, ou celle qui est en mesure d'accueillir simplement l'adhésion des masses à travers ses rites, ses variations sous couvert d'une fable d'actualité pas si fictive que cela, et qui pose certains problèmes cruciaux de manière assez claire ?. Il est facile de savoir quel sillon social et philosophique cet auteur a voulu creuser de manière approfondie avec une ardeur véritable. C'est assez dire que tout se perd dans la gaillardise mi-sérieuse, mi-comique de l'auteur qui mêle réalisme et fantaisie, avec, somme toute, une sobriété heureuse.

Rete kote Lamèsi !
Presses nationales d’Haïti
Port-au-Prince, Janvier 2008

Robenson Bernard
Robernard2202@yahoo.fr


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