Blog / Sur le Roman Partir sur un coursier de nuages

samedi 27 mars 2010 à 22:19



Partir sur un coursier de nuages (1)
Roman de Josaphat-Robert Large
Par Frank Laraque

Le 8 mars 2010
Cher Josaphat,

Je tiens à donner suite à notre conversation qui s'épuisait de longueur au téléphone. Je n'ai pas la sotte prétention de te raconter ton propre roman, ni ne suis dans l'état d'esprit d'écrire une critique littéraire. Je désire simplement te dire la grande joie ressentie à la lecture de ton remarquable et exceptionnel Partir sur un coursier de nuages (2) et te communiquer mes vives impressions.
Voici comment tout a commencé. Il y a trois jours, j’ai trouvé comme par hasard, sous une débordante paperasse qui ne se contente plus de mon bureau et envahit chambres, salon et salle-à-manger, Rete! Kote Lamèsi! et Partir sur un coursier de nuages que je comptais lire deux mois auparavant. Ancien écuyer et passionné d'équitation, j'ai été séduit par le titre du deuxième roman (malgré la mine pitoyable du cheval et sa misérable babouquette en première page de couverture). Je l’ai lu tout d'une traite, emporté par mon propre coursier de nuages qui a pris le mors aux dents. Mon beau cheval de bataille qui franchit les espaces sans peur des dangers. J'ai aussi éprouvé le désir, le besoin de me détacher des images déchirantes, déprimantes de la Télé projetant les corps pris sous les décombres, les amputations, les millions de sans-abri crevant de faim et de soif; la mauvaise foi, l'incompétence et le lucre manifestes des dirigeants déprédateurs; l'impuissance générale d’Haïtiens tant de l'intérieur que de la diaspora qui préfèrent la dénonciation à l'action d'ensemble salvatrice indispensable durant cette étape humanitaire. Tu m'as interpellé, exhorté à partir, moi aussi sur mon coursier de nuages, non pas une échappatoire mais un chevauchement historique et identitaire pour une reconscience de solidarité nationale. J'ai donc enfourché l'imaginaire, créateur de réalités. Un imaginaire confondant, sans les détruire, espaces, temps, lieux, sujets, personnages. Un voyage intersidéral chevauchant notre histoire avec ses envahisseurs et ses rebelles, ses esclavagistes de tout poil et ses héros, ses zombificateurs et ses zombis en quête du sel libérateur, ses intellectuels et artistes, fanatiques de l'art pour l'art, c'est-à-dire du statu quo, et ses intellectuels de la liberté prônant l'art comme arme de combat et de libération. Ainsi se déroule sous nos yeux, la conquête de notre île par les civilisateurs européens, les Espagnols qui ont commis le génocide d'une race, introduit l'esclavage, un système que les Français perfectionnent et codifient pendant des siècles.
Ce déroulement n'oublie pas les résistants: Caonabo, Anacaona, caciqueHenri ( premier guerillero vainqueur de l'Amérique) , Mackandal, Boukman (premier protagoniste de la théologie de la libération, voodoo vs. esclavage) ; les fondateurs de l'indépendance ; Péralte (la résistance contre l'occupation américaine). La poésie se fait prose ou la prose poésie tout le long de l'ouvrage, sur terre et dans l'espace. La geste du petit soldat Pierre Sully est ainsi narrée:

Les Américains revinrent en force avec leurs tanks, leurs bazookas et leurs mortiers.
...malgré la pluie des balles de tous calibres qui perforaient les murs, le petit Sully, le petit
soldat resta à son poste. Le fusil à la main, sans galons, sans dentelles sur les épaules, il fit changer les couleurs de la face de l'espoir, il fit mettre le bleu à la place du jaune, accrocher le vert d'un fond de mer aux cimes des lampadaires. Il tirait malgré ses blessures, il tirait alors même qu'il perdait le souffle; le doigt sur la gachette, il rêvait qu'il transplantait des arbres sur les étoiles. Non seulement il venait de combattre un ennemi qu'on disait invincible, mais aussi la peur, l a lâcheté et le déshonneur. Et c'est sur son cadavre qu'on passa pour pénétrer à l'intérieur de l’ arsenal et prendre possession des lieux.

Il en est de même pour Charlemagne Péralte quand le surnaturel auréole la réalité pour convertir l'héroïsme en légende.

Charlemagne Péralte s'était échappé, comme un petit poisson entre les roches d'une rivière.
Il était parti, disait-on, sur un cheval de nuages, pour un voyage vers
le sud du pays. On arrivait pas non plus à retrouver son balai."
Le balai, il l'utilise pour, comme les sorcières, crever les plus
grands espaces et se retrouver face à l'occupant américain, le balai
cette fois converti en fusil.


Tu appelles notre attention sur des personnages humains coiffés d'un plus grand surnaturel: Gabéllus, Cyparis; sur des personnages de différentes sortes: le miroir, les éléments de la nature comme les vents, le volcan du Mont Pelée. Jetons un coup d'oeil sur chacun d'eux. Gabéllus est à la fois, allumeur de la lune, marabout devin, médecin d'âme. Il avait prédit l'éruption du volcan du Mont Pelée du 6 mai 1902 mais personne n'en a tenu compte. Il a le même jour quitté la Martinique pour regagner sa demeure au village des Roseaux où il a retrouvé ses femmes et ses enfants abandonnés pendant dix ans. Personne n’a su comment. Guérisseur, houngan apprécié, il n'a pas tardé à se faire une clientèle et une grande popularité. Il se considère pourtant un philosophe qui ne discerne pas le réel du rêve, l'habitant d'un îlot qui glisse sur le temps. Le théoricien du concept de la couleur des vents.

Cyparis, dont l’orthographe se rapproche de Cyparisse qui dans la mythologie grecque était un favori du dieu Apollon. Celui-ci l’a métamorphosé en cyprès. Cyparis ressemble plutôt à Jacques Roumain qui dans son Prélude de Bois-d’ébène s’identifie aux damnés de toutes les races et de toutes les époques .
Cyparis se multiplie, lui aussi, dans le temps et des lieux fort distants pour exprimer l’unité de la souffrance des exploités où qu’ils soient. Il confie que flibustier à l’époque de la conquête de l’île par les Espagnols, il a perdu un oeil au cours d’une échauffourée, a été soldat de Toussaint Louverture contre l’armée d’invasion française. Fusillé, jeté à la mer, son corps que les requins ont bouffé et rejeté à la Martinique y a revécu jusqu’à l’éruption du volcan du Mont Pelée. Il en est sorti indemne mais sa femme et ses enfants ont été carbonisés. Il a coupé la canne-à-sucre dans les bateys de Cuba, du vivant de José Marti. Il a été manchot à Camaguey . Voyageur impénitent , il est revenu dans son pays, son « cadavre ne saurait supporter le poids d ’une autre terre. »

IL s’assimile à l’auteur en avouant que son ancêtre est un Français, de la Chassaigne devenu Chassagne par déformations syllabiques et se veut le Gabellus des temps modernes. Gabellus, Cyparis(le narrateur), l’auteur ne font-ils qu’un ?

Le miroir, dont l’auteur signale le rôle dans la construction du roman, a suscité la curiosité de scientistes et d’écrivains. Archimède, l’illustre savant né à Syracuse en l’an 287 avant Jésus-Christ, disait qu’avec un levier(ou point d’appui) il pourrait soulever le monde. On a affirmé qu’à l’aide de miroirs ardents, il arrivait à enflammer les navires romains qui attaquaient sa ville natale. Ce qui, à l’encontre de ses autres expériences scientifiques, n’a jamais pu être prouvé. Lewis Carroll, pseudonyme de Charles Ludwig Dodgson mathématicien anglais (1332-1898), dans deux livres célèbres a introduit le rêve et le miroir dans la littérature enfantine de son époque .Dans le premier, Alice in Wonderland (1865) (Alice au pays des merveilles) la rêverie de la petite Alice sans but précis lui montre les merveilles du monde . Dans le second, Through the Looking-Glass, and What Alice Found There(1872) ( Ce qu’Alice trouva de l’autre côté du miroir et plus simplement : De l’autre côté du miroir) curieuse, elle veut dans son rêve, découvrir un autre monde, celui qui qui se cache derrière le monde inversé du miroir. C’est l’apparition de l’imaginaire qui dépasse désormais le cadre de la littérature enfantine.
Dans ton ouvrage, tu fais rire, pleurer ton miroir qui se brise en miettes que tu restitueras pour offrir le troisième tome de ta trilogie et pour te citer « qui fera aussi son apparition dans quelques morceaux de mon miroir brisé. »

Les vents , car selon Gabellus, il n’ y a pas qu’un vent. Sans connaître Baudelaire et Rimbaud, il a intuitivement découvert les correspondances. Les vents, selon lui, se différencient par leurs couleurs. Le vent bleu zigzague ; le vent vert souffle droit et ne reste pas immobile ; le vent jaune circule en roue libre avec les saccades de ses petites brises ; le vent des cyclones est orange vif ou rouge. Le marin expérimenté connaît ces différences ; cette connaissance influence ses décisions et peut être utile à tous.

Le volcan du Mont Pelée qui dans la réalité a éclaté en Martinique et dans l’imaginaire également à Port-au-Prince préfigure le tremblement de terre du 12 janvier 2010 . Bien que de nature différente, leurs effets dévastateurs sont pareils. On s’en rend bien compte en lisant les rapports sur ces deux catastrophes.

Au cœur de ces séismes humains ou naturels se noue le drame d’Auguste Cadet amoureux de deux femmes, deux sœurs Gisèle et Monique, qu’il a épousées, la cadette lorsqu’il a cru l’ainée morte. Un véritable nœud gordien que rien ne peut trancher. Ni l’idée, ni une tentative de suicide. La situation d’un homme amoureux de deux femmes ou d’une femme amoureuse de deux hommes, n’est pas une exception mais évidemment une cruelle tragédie pour les trois, surtout dans une société où la bigamie est interdite. Très souvent, l’amour-destinée butant sur l’amour-passion.

Ces personnages qui peuvent paraître singuliers à plus d’un sont pourtant familiers à nous autres, Jérémiens. Nous avons connu Antoine lan Gomier au don de voyance ou entendu parler de lui, connu le médecin et professeur au Lycée Nord-Alexis, qui a épousé deux sœurs mais l’ainée était bien morte. Nous avons côtoyé nos fous ou habitués d’un autre monde : Dodo filée parce qu’elle se couvrait de fils et de rubans de toutes les couleurs. Timojèn, grand et efflanqué, qui armé de son bâton noueux, nous poursuivait pour nous rosser lorsqu’en essayant de se cacher, on lui criait : Timojèn vòlò bosou. Je n’oublie pas Paulémon, un bonhomme court et trapu, toujours vêtu d’une sorte de redingote aux larges boutons qui s’ouvrait sur un ventre plantureux à force d’absorber des crapauds agrémentés de varech de mer. A notre grande surprise, un jour à la grand’messe du dimanche à l’église Saint- Louis , roi de France, Paulémon s’est amené, majestueux, cérémonieux. Tout de suite après le sermon du père Fourquet, vieux curé breton irascible et craint, Paulémon a gravi les marches de la chaire. Voici notre Paulémon, orateur éloquent, parlant latin. Son sermon qui n’était pas plus incompréhensible que celui du père Fourquet et pour nous, gosses, beaucoup plus plaisant n’a pas duré longtemps. Des fidèles outrés n’avaient pas tardé à déloger Paulémon de sa tribune, fier de son haut fait.

Ces propos , je te les offre pour célébrer avec toi, parents et copains le troisième anniversaire du départ de mon frère Paul le 8 mars 2007. Vivant, il aurait pleuré avec nous et dressé haut, une fois de plus, l’étendard de l’Amour, de la Liberté et de la Révolution. Abrazo.

Franck Laraque

(1) Cet article a paru dans le journal Haïti Liberté Vol 3 #35, du 17 au 23 mars 2010
(2) A noter que ce roman avait été sélectionné par l'Association Tout-Monde, pour le Prix Carbet 2008

Appréciation favorable d'Eddy Cavé

A verser dans un florilège

Comme « le vent du Nord, le vent des naufrages, [qui] apporte sur la plage une perle au pêcheur », la mort de Kalisia m'a apporté avec la volumineuse correspondance engendrée par mon témoignage du 26 mars, un vrai petit bijou ciselé deux semaines plus tôt par le grand intellectuel jérémien Franck Laraque. La lettre à Josaphat Large, notre Bobisson, est un vrai modèle du genre, avec, pour attribut particulier, ce que je me suis permis d'appeler « la sensibilité jérémienne».

Cette lettre sommeillait encore dans la corbeille de mes messages à lire quand, après avoir lu la page sur Kalisia, mon ami Serge Pierre m'a téléphoné pour me parler du passage où Franck Laraque où il est question de Polémon. Je ne lui ai pas caché mon embarras et, tenant d'une main le combiné, j'ai parcouru de l'autre ma boîte de réception. C'est ainsi que j'ai pris lecture de ce joyau digne de figurer dans n'importe quelle anthologie de critique littéraire ou du genre épistolaire. Ce texte avait été distribué aux amis jérémiens le 8 mars par mon ami Carlier Guillard qui, de New York, veille patiemment et méthodiquement à nous tenir au fait des belles choses que font nos peyisan.

Je préciserai, à l'intention des non-Jérémiens que Polémon, alias Ti-Ka, est l'un des cinq personnages classés comme les plus aimés de mon livre De Mémoire de Jérémien, qui contient près de 200 photos. Toujours vêtu de haillons, déambulant sans but précis dans les rues de la ville, Polémon n'était pas à proprement parler un pòv. C'était un ancien séminariste qui avait perdu la raison et qui deviendra au fil des ans une sorte de monument de la mémoire collective jérémienne. Comme la folle Konstans Men La Kwa, Loui Fannal, Dodo Filé, dont les parents nés au début de XXe siècle contaient souvent les exploits...

Je saisis l'occasion pour attirer l'attention de tous et de toutes sur le site Web de Bobisson, devenu avec la célébrité Josaphat Large. Vous n'avez qu'à écrire ce nom dans Google et le moteur de recherche vous amène tout droit, sans passer par Quatre Chemins, chez Madan Laj, où Bobisson tient son blog.

Bonne lecture!

Eddy


Commentaires 1

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  • 60

    papabondie 27 mars 2010

    La communication du professeur Laraque est une parfaite illustration de la réaction du lecteur avisé. Elle comporte les trois segments de ce que l' Américain appelle " the reader's response".

    1. Text to self connection
    2. Text to text connection
    3. text to world conection.

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