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  • Trois générations de Solitude

    Par le professeur Hugues Saint Fort

    "Le Testament des solitudes"

    d'Emmelie Prophète

    Ce livre d'Emmelie Prophète vient confirmer, s'il y avait encore des doutes là-dessus, qu'il existe bel et bien une authentique écriture féminine dans la littérature haïtienne. Avec « Le Testament des solitudes », Emmelie Prophète prend place à côté de Marie Chauvet, Marie-Thérèse Colimon, Paulette Poujol-Oriol, JJ. Dominique, Edwidge Danticat... pour témoigner de l'identité d'écrivaines haïtiennes animées par les mêmes préoccupations, les mêmes positionnements, dévorées par des sensibilités communes et adoptant un langage, une voix, une vision très proches les uns des autres.

    L'exceptionnelle beauté du titre du récit de Prophète n'épuise pas la profondeur des thématiques qui sont développées tout au long des 119 pages de ce livre qui se déroule comme un long poème en prose plein de répétitions conscientes, de réminiscences douloureuses, de rêves mal assumés. On sort de ce livre presque étouffé par tant de souffrances dans un univers si étroit.

    « Le testament des solitudes » résume l'écoulement de l'existence de trois générations de femmes qui toutes ont connu des illusions de vie et qui ont vécu la misère de la solitude. La narratrice raconte leur histoire par bribes, en versions hachées, mais c'est aussi son histoire à elle. L'histoire de la première génération commence à la fin de la Seconde Guerre mondiale « dans un pays qui depuis toujours s'enlise dans la mer des Caraïbes, dans la misère. » (p.5). Cette première génération introduit trois filles nées au mauvais endroit et du « mauvais » sexe : « Trois filles nées ici quand il ne fallait naître ni ici, ni femme » (p.5). Elles partiront donc de cette terre, les unes après les autres, se retrouveront en Amérique, feront le va-et-vient entre New York, la Floride et Haïti. L'une des thématiques centrales du livre, c'est le départ. Le mot « partir » est peut-être celui qui avec le mot « solitude » revient le plus souvent dans ce texte. Dans ce passage, il est fondamental : « Il y a toujours eu cet appel de l'ailleurs. Partir. Partir avec ses mots. Partir avec l'envie de revenir sur les lieux du silence, revoir ces paysages maternels et plats en sachant d'avance que nous manquerions d'amour. » (p.15-16). Là se trouve l'autre versant de la tragédie de ces femmes et de celles qui partagent leurs conditions : l'absence d'amour. Le pays que la narratrice raconte ne dispense pas d'amour à celles qui l'habitent. Les rares hommes qui passent dans cette histoire sont des « hommes menteurs qui respiraient trop fort » ou ils sont autoritaires, mégalomanes, quand ils ne sont pas des chiffes molles, qui parlent peu, lisent doucement et ont été tyrannisés par leur femme, leur belle-mère et leurs filles. On sent ici le règlement de comptes assumé par l'auteure ou la narratrice qui semble se venger de l'espèce masculine ou de la société patriarcale haïtienne responsable des conditions sauvages d'exploitation, de pauvreté et d'humiliations de toutes sortes subies par les femmes dans la société haïtienne.

    Mais pourquoi partir quand « l'exil, la fuite, la misère et l'humiliation, c'est tout ce qu'on attrape au bout de l'aventure. Aucun beau rôle, sinon très rarement pour certains. » (p.46)

    L'autre grande thématique de ce texte, c'est la solitude. « Le Testament des solitudes », c'est le dernier acte d'une narratrice trentenaire racontant « trois histoires dramatiquement identiques et différentes » (p.24) modelées par la solitude et des illusions d'une vie différente de celle qu'elles avaient fuie. Cette solitude qui engouffre les trois soeurs Odile, Christie, et la mère de la narratrice domine tout le livre, se glisse partout, se conjugue avec le silence.

    Une bonne partie de l'histoire de ce récit se déroule sur fond de réflexion de la narratrice après le 11 septembre 2001 dans un aéroport floridien où elle est accoudée sur le comptoir d'un petit bar à café. Ses réflexions portent sur les aéroports qui sont « des condensés du monde...S'y côtoient à la fois l'espoir de partir et l'envie de rentrer. » (p.23). Sur l'attente, sur la solitude, sur l'Amérique. La télévision qu'elle regarde en cette journée de mi-octobre 2001 distille la mort partout. « Tous les postes de télévision affichent des gens qui pleurent, qui déplorent. Du feu, des avions, de la cendre. Surtout de la cendre. » (p.42).

    Si « Le testament des solitudes » appartient à la lignée des textes de fiction qui témoignent de l'existence d'une authentique écriture féminine haïtienne, il est difficile de le comparer à l'ensemble de ces textes sur le plan de la qualité littéraire. A ce niveau-là, même les textes de Marie Chauvet ne soutiennent pas la comparaison avec l'écriture fine, toujours nuancée, toute en images et ruisselant d'ironie du « Testament des solitudes » d'Emmelie Prophète. Il y a quelques semaines, je me suis ici même lamenté de la détérioration du métier et de la nature du terme d'écrivain tel qu'on a pu le constater à travers les livres qui ont été présentés à la dernière édition de « Livres en folie » en Haïti. Ce texte d'Emmelie Prophète devrait rassurer ceux et celles qui croient encore aux particularités du texte littéraire, à ce qu'il veut dire et à son avenir en Haïti. Je recommande intensément ce petit bijou littéraire.

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    (1) PROPHETE (Emmelie), Le testament des solitudes, Mémoire d'encrier, 2007.

    Par Hugues St-Fort
    Contactez Hugues St.Fort à : Hugo274@aol.com