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Articles avec le mot-clé 'poésie' :


  • Oraison du soir


    Verlaine et Rimbaud que l'on reconnait à gauche, ont rendu célèbre ce Coin de table, peint par Fantin-Latour en Janvier 1872 (j'y étais ! :)) .
    Rimbaud, qui venait d'immortaliser sa p.i.p.e Gambier dans le sonnet Oraison du soir, méprisait ouvertement Ernest d'Hervilly, modeste poète qu'on voit ici fumer sa p.i.p.e .

    ORAISON DU SOIR

    Je vis assis, tel qu’un ange aux mains d’un barbier,
    Empoignant une chope à fortes cannelures,
    L’hypogastre et le col cambrés, une Gambier
    Aux dents, sous l’air gonflé d’impalpables voilures.
    Tels que les excréments chauds d’un vieux colombier,
    Mille rêves en moi font de douces brûlures ;
    Puis par instants mon cœur triste est comme un aubier
    Qu’ensanglante l’or jaune et sombre des coulures.
    Puis quand j’ai ravalé mes rêves avec soin,
    Je me tourne, ayant bu trente ou quarante chopes,
    Et me recueille pour lâcher l’âcre besoin.
    Doux comme le Seigneur du cèdre et des hysopes,
    Je pisse vers les cieux bruns, très haut et très loin,
    Avec l’assentiment des grands héliotropes.

  • MEGALOPOLE


    Mégalopole ?
    par Jacqueline Maire

    Ce sont mille villages debout le long des plages
    Où s'empilent naïfs dociles et sages
    Des voisins anonymes inconscients des ravages
    Causés par la gale du ciment sur leurs cages.

    De grands cañyons à perte de vue
    Loin du Colorado s'étirent en avenues
    Produites par un mégagraphe inconnu
    Responsable majeur de ces crevasses stériles et nues.

    Mégalopole! vivant mégalosaure vorace
    Suant le goudron, les drogues et la crasse
    Grouillante de types en manque, en chasse,
    Prêts à tout, la main sur la culasse.

    Mille villages debout yeux grand ouverts
    Aveugles au désastre du vide à découvert,
    Vide incolore sans bleu ni rouge ni vert
    Mégalopole tissée d'acier, ourlée de verre.

    Qu'as-tu fait toi, des totems anciens
    Qui se dressaient, du passé les gardiens
    Mégalithes de bois qui accueillaient les tiens
    Au retour de la pêche, totems magiciens?

    Qu'est-il advenu des arbres millénaires
    Où l'aigle protégeait ses aiglons en son aire,
    Qu'est-il advenu des guerriers droits et fiers
    Face aux puissantes eaux de leurs lourdes rivières?

    Les villages couchés respectaient la nature
    Longues maisons de bois, mousse sur la toiture,
    Femmes et enfants soignaient la nourriture,
    Tissaient les fibres végétales en grandes couvertures.

    Les villages couchés fiers de leurs traditions
    Vivaient en paix sans la malédiction
    Des épidémies, de l'alcool, de la vaccination
    En paix, dans l'ignorance de nos bénedictions.

    Mais le Blanc est venu par toute l'Amérique
    Imposer arrogant son absence de logique
    Son immense orgueil et son manque d'optique
    Créant Mégalopole hirsute, délirante, pathétique.

    Le ciel n'a plus d'oiseaux, mais des hélicoptères
    Y vrombissent agaçants comme des mégaloptères.
    Les enfants pleurent, les chiens se terrent
    Les fusils à lunettes tirent sur les mégaptères,

    Pour rien, pour la gloire d'une statistique
    Pour un film, une étude, une fête nautique
    Par ignorance, par bêtise, par ordre alphabétique
    Parce qu'un trophée, Bon Dieu, c'est magnifique!

    Mais après tout, il est grandement possible
    Qu'un tsunami la prenne un jour pour une cible
    Mégalopole prétendument inaccessible:
    Pulvérisée, aspirée, engloutie, inaudible!

    La mégalomanie disparaitra peut-être
    Et c'est alors que l'on verra renaître
    Les fougères, les saumons, et réapparaître
    La sagesse des Anciens qui veillent ... peut-être.

    Jacqueline Maire, Mars 2000.


  • Le spectre de la rose (Léo Ferré)

    Le spectre de la rose

    Tout est bien qui finit mal
    Tout est mal qui ne finit pas
    Et rien ne finit jamais
    Au commencement il y avait le verbe
    A la fin il n'y a que des fleurs sous le verbe
    Des dents sous les fleurs
    A croquer le rien de rien
    Comme un plat de resistance
    Et dans le cercle fermé de nos vissicitudes
    Tout est bien qui finit mal
    Adieu à tous
    Adieu à la décharge
    Et que vienne la vie donner la mort à qui voudra
    Et que vienne la mort rendre la vie à qui pourra la vivre
    Je rentre dans l'habitude et le confort de la solitude retrouvée
    Je suis seul avec vous et vous êtes vous avec moi

    Comme la mer s'en va là-bas
    Au bout de la marée au bout de rien
    Vers l'azur en vacances
    Et que durent vos vacances éternellement
    Et que durent vos vacances éternellement
    Je suis Nijinski Nijinki
    Le silence s'arrête pour donner le temps à la parole
    Et la parole vous crevera les yeux
    Parce que je parle à ce que vous voyez
    Aux orages de folie qui donnent la main à l'habitude
    Au savoir se tenir debout malgré tout
    Dans la folie dans l'exaspération des mots lancés comme ça au hasard
    Je t'aime toi qui part je t'aime toi qui reste



    Je saute regarde

    Et qui s'invente des mirages

    Je saute regarde

    Regarde la rose qui monte qui monte

    Et qui n’en finit pas de monter sans faner jamais

    Je suis le miracle et Dieu c’est moi

    Je saute regarde

    Regarde la rose qui monte qui monte

    Et qui n’en finit pas de monter sans faner jamais

    Je suis le miracle et Dieu c’est moi

    Je suis Nijinski c’est moi

    Je saute regarde

    Je suis l'oiseau sans aile et qui s'invente des mirages

    Je saute regarde

    Regarde la rose qui monte qui monte

    Et qui n’en finit pas de monter sans faner jamais

    Je suis Nijinsky Nijinsky voilà

    Regarde je saute

    Je suis le miracle et Dieu c’est moi

    Je suis le spectre de la rose

    Et hop !

    Tout est bien qui finit mal

    Tout est mal qui ne finit jamais

    Et rien ne finit jamais

    Au commencement il y avait le verbe

    A la fin il n’y a que des fleurs sous le verbe

    Des dents sous les fleurs

    A croquer le rien de rien

    Comme un plat de resistance

    Et dans le cercle fermé de nos vissicitudes

    Tout est bien qui finit mal

    Adieu à tous

    Adieu à la décharge

    Et que vienne la vie

    Donner la mort à qui voudra

    Et que vienne la mort

    Rendre la vie à qui pourra la vivre

    Je rentre dans l’habitude

    Et le confort de la solitude retrouvé

    Je suis seul avec vous

    Et vous êtes vous avec moi

    Le silence s’arrête

    Pour donner le temps à la parole

    Et la parole vous crevera les yeux

    Parce que je parle

    A ce que vous voyez

    Aux orages de folie

    Qui donnent la main à l’habitude

    Au savoir se tenir debout malgré tout

    Dans la folie

    Dans l’exaspération des mots

    Lancés comme ça au hasard

    Je t’aime toi qui part

    Je t’aime toi qui reste

    Et vous partez

    Sous le vent de mon souffle

    Comme la mer s’en va là-bas

    Au bout de la marée

    Au bout de rien

    Vers l’azur en vacances

    Et que durent vos vacances éternellement

    Je suis Nijinski

    Regarde

    Je saute

    Regarde

    Je suis l’oiseau sans aile

    Et qui s’invente des mirages

    Je saute

    Regarde

    Regarde la rose qui monte

    Qui monte

    Et qui n’en finit pas de monter

    Sans faner jamais

    Je suis le miracle

    Et Dieu c’est moi

    Je suis le spectre de la rose

    Et hop !

    Je t’aime toi qui part

    Je t’aime toi qui reste

    Et vous partez

    Sous le vent de mon souffle

    Comme la mer s’en va là-bas

    Au bout de la marée au bout de rien

    Vers l’azur en vacances

    Et que durent vos vacances éternellement

    SALUT


    (EXTRAIT DE LA PIECE DE RICHARD MARTIN "L'OPERA DES RATS"
    DIALOGUES de LEO FERRE)

  • Le Bateau ivre de Rimbaud





    Arthur Rimbaud

    Le Bateau ivre (1871)

    Comme je descendais des Fleuves impassibles,
    Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
    Des Peaux-rouges criards les avaient pris pour cibles,
    Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

    J'étais insoucieux de tous les équipages,
    Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
    Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
    Les Fleuves m'ont laissé descendre où je voulais.

    Dans les clapotements furieux des marées,
    Moi, l'autre hiver, plus sourd que les cerveaux d'enfants,
    Je courus ! Et les Péninsules démarrées
    N'ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

    La tempête a béni mes éveils maritimes.
    Plus léger qu'un bouchon j'ai dansé sur les flots
    Qu'on appelle rouleurs éternels de victimes,
    Dix nuits, sans regretter l'œil niais des falots !

    Plus douce qu'aux enfants la chair des pommes sures,
    L'eau verte pénétra ma coque de sapin
    Et des taches de vins bleus et des vomissures
    Me lava, dispersant gouvernail et grappin.

    Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
    De la Mer, infusé d'astres, et lactescent,
    Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
    Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;

    Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
    Et rythmes lents sous les rutilements du jour,
    Plus fortes que l'alcool, plus vastes que nos lyres,
    Fermentent les rousseurs amères de l'amour !

    Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
    Et les ressacs et les courants : je sais le soir,
    L'Aube exaltée ainsi qu'un peuple de colombes,
    Et j'ai vu quelquefois ce que l'homme a cru voir !

    J'ai vu le soleil bas, taché d'horreurs mystiques,
    Illuminant de longs figements violets,
    Pareils à des acteurs de drames très antiques
    Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !

    J'ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
    Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,
    La circulation des sèves inouïes,
    Et l'éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !

    J'ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries
    Hystériques, la houle à l'assaut des récifs,
    Sans songer que les pieds lumineux des Maries
    Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs !

    J'ai heurté, savez-vous, d'incroyables Florides
    Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux
    D'hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides
    Sous l'horizon des mers, à de glauques troupeaux !

    J'ai vu fermenter les marais énormes, nasses
    Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan !
    Des écroulements d'eaux au milieu des bonaces,
    Et des lointains vers les gouffres cataractant !

    Glaciers, soleils d'argent, flots nacreux, cieux de braises !
    Échouages hideux au fond des golfes bruns
    Où les serpents géants dévorés des punaises
    Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums !

    J'aurais voulu montrer aux enfants ces dorades
    Du flot bleu, ces poissons d'or, ces poissons chantants.
    − Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades
    Et d'ineffables vents m'ont ailé par instants.

    Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,
    La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux
    Montait vers moi ses fleurs d'ombre aux ventouses jaunes
    Et je restais, ainsi qu'une femme à genoux...

    Presque île, ballottant sur mes bords les querelles
    Et les fientes d'oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds.
    Et je voguais, lorsqu'à travers mes liens frêles
    Des noyés descendaient dormir, à reculons !

    Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
    Jeté par l'ouragan dans l'éther sans oiseau,
    Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
    N'auraient pas repêché la carcasse ivre d'eau ;

    Libre, fumant, monté de brumes violettes,
    Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur
    Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,
    Des lichens de soleil et des morves d'azur ;

    Qui courais, taché de lunules électriques,
    Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
    Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques
    Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;

    Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
    Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais,
    Fileur éternel des immobilités bleues,
    Je regrette l'Europe aux anciens parapets !

    J'ai vu des archipels sidéraux ! et des îles
    Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
    − Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t'exiles,
    Million d'oiseaux d'or, ô future Vigueur ?

    Mais, vrai, j'ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes.
    Toute lune est atroce et tout soleil amer :
    L'âcre amour m'a gonflé de torpeurs enivrantes.
    O que ma quille éclate ! O que j'aille à la mer !

    Si je désire une eau d'Europe, c'est la flache
    Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
    Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche
    Un bateau frêle comme un papillon de mai.

    Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,
    Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
    Ni traverser l'orgueil des drapeaux et des flammes,
    Ni nager sous les yeux horribles des pontons.

  • Tu es plus belle que le ciel et la mer

    Quand tu aimes il faut partir
    Quitte ta femme quitte ton enfant
    Quitte ton ami quitte ton amie
    Quitte ton amante quitte ton amant
    Quand tu aimes il faut partir

    Le monde est plein de nègres et de négresses
    Des femmes des hommes des hommes des femmes
    Regarde les beaux magasins
    Ce fiacre cet homme cette femme ce fiacre
    Et toutes les belles marchandises

    II y a l'air il y a le vent
    Les montagnes l'eau le ciel la terre
    Les enfants les animaux
    Les plantes et le charbon de terre

    Apprends à vendre à acheter à revendre
    Donne prends donne prends

    Quand tu aimes il faut savoir
    Chanter courir manger boire
    Siffler
    Et apprendre à travailler

    Quand tu aimes il faut partir
    Ne larmoie pas en souriant
    Ne te niche pas entre deux seins
    Respire marche pars va-t'en

    Je prends mon bain et je regarde
    Je vois la bouche que je connais
    La main la jambe l'œil
    Je prends mon bain et je regarde

    Le monde entier est toujours là
    La vie pleine de choses surprenantes
    Je sors de la pharmacie
    Je descends juste de la bascule
    Je pèse mes 80 kilos
    Je t'aime

    Blaise Cendrars, Feuilles de route, 1924

    Ce poème est un éloge du voyage fictif, une évasion mentale, mais aussi une déclaration d'amour générale, à tout le monde ou à une personne. Le poète a instauré une atmosphère mystérieuse, où le lecteur doit s'interroger sur la ou les personnes concernées par son amour.

    Bernard Lavilliers reprend ce poème dans l'album " If " (1988)

    :)