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vendredi 23 janvier 2009 à 11:18


http://netlog.com/Rabbit_SlimRabbit Slim BluesmanBluesmanRabbit SlimRabbit_Slimhttp://fr.netlogstatic.com/p/tt/041/243/41243870.jpgCanadaQuebec Rabbit_Slim

MILANDRE ET BRASOU
(Tiré des Nouvelles du Docteur G)

Cette histoire m’a été contée par un homme dont je ne saurais mettre en doute l’honnêteté car qui oserait mentir sur son lit de mort? À cette époque, j’étais préposé dans un hôpital d’une région éloignée et j’avais à m’occuper des personnes âgées qui s’apprêtaient à rejoindre le Grand Manitou. J’avais donc l’occasion de passer des heures entières à entendre les histoires de ces personnes que le monde semblait oublié. Un jour, un nouveau client vînt s’installer à l’hôtel du dernier repos. Du moins, c’était la façon gentille de nommer cet endroit dont chacun espérait ne jamais y mettre les pieds mais dont les pas finissaient inévitablement pas l’y conduire. Cet homme qui s’appelait Sylvestre dégageait une gentillesse extrême et il était rare qu’on ne le surprenne pas à sourire à quiconque lui lançait un regard. Le poids des années l’habillait jusqu’aux bouts de ses cheveux délavés mais on eût dit qu’il rayonnait d’une jeunesse éternelle tant son regard était serein et empreint de vivacité. Je lui étais attitré le temps de son passage et un soir alors que la plupart des gens dormaient ou s’apprêtaient à le faire, Sylvestre me passa le flambeau de son vécu pour que je puisse vous raconter son histoire ou plutôt l’histoire de sa mère, Milandre et son valeureux Brasou. Je vous laisse sur ses mots tels qu’il me les a transmis.

Dans un petit village côtier nommé Sérénité et situé le long d’un fleuve aux milles reflets, y habitaient des gens simples dont l’existence se limitait à la pêche et la coupe de bois. Là, au détour d’une courbe, tout près du bureau de poste local qui servait aussi autrefois de magasin général, se dessinait une petite maison coquette aux couleurs pastel. Cette maison y abritait la jeune Milandre, dix ans et toutes ses dents, en compagnie de sa mère, Daphné, au cœur léger. Celle-ci avait eu le malheur de perdre son époux, deux ans auparavant, parti à la recherche du poisson sur le fleuve mais ayant apparemment décidé de cohabiter avec ce dernier pour l’éternité.

Milandre, au corps délicat, avait des cheveux d'un brun bouclé, les yeux bleus et elle rayonnait la joie de vivre. On la voyait souvent courir sur la grève s’amusant avec ses petites amies ou alors, lorsqu’elle était seule, à ramasser petites roches pour ses poches et coquillages pour ses bagages. Les habitants du village la surnommaient la petite sirène car lorsqu’on la cherchait, on savait d’emblée où elle se trouvait; « sur le bord de l’eau, sur le bord du ruisseau », comme le fredonnait affectueusement souvent sa mère. Depuis l’âge de huit ans, Milandre, semblait-t-il, s’était fait un compagnon imaginaire. Brasou le lapou comme elle l’appelait et qui l’accompagnait partout, était son fidèle compagnon. Ce dernier, selon la description qu’en faisait Milandre, était un mélange d’homme à tête de lapin, avec de longs bras, d’où son nom Brasou, de petites pattes et il flottait toujours dans les airs à ses côtés. Il la suivait constamment, beau temps, mauvais temps. Il avait le torse et les bras dénudés de couleur rose peau et de grandes oreilles poilues qui étaient encore plus roses. Mignon qu’il était. Chacun dans le village entendait parfois Milandre parler toute seule mais on n’en faisait guère de cas, tellement cela était charmant. Sa mère l’encourageait en lui demandant même à l’occasion comment se portait Brasou, son lapou.

Un jour, la mère de Milandre dût se rendre à l’évidence qu’elle n’avait plus les moyens de demeurer dans sa maison. En effet, les temps étaient durs. Elle avait écoulé toutes ses économies et son travail de couturière, au magasin de vêtements du village, ne suffisait plus à joindre les deux bouts. Milandre était triste à l’idée de déménager dans la grande ville mais sage comme elle était, elle comprenait la décision de sa mère et s’y plia gentiment. Au village de Sérénité, Milandre n’avait jamais eu maille à partir avec qui que ce soit tant l’harmonie y régnait entre les habitants, tous de braves gens. Cependant, dans la grande ville, sans qu’elle le sache, il allait en être autrement. Elle n’eût le temps que de dire au revoir à ses amies pour s’engager, avec Brasou et sa mère, sur la route de l’incertitude. Daphné conservait l’espoir que la vie à la grande ville y serait meilleure avec le nouveau travail de couturière qu’elle avait accepté. Durant le trajet qui devait les mener vers l’inconnu, Milandre tentait de rassurer son fidèle compagnon Brasou que tout irait bien et qu’ils connaîtraient tous deux un tas de nouvelles copines et un tas de nouvelles aventures. Cependant, elle demeurait triste de quitter ses amies et quelque peu craintive de ce qu’elle allait vivre dans ce nouveau monde. Assise dans la voiture, elle regardait par la vitre, son village natal se dissiper toujours plus, au fur et à mesure que la voiture dévorait les kilomètres. Elle y voyait les arbres courir derrière elle comme si ceux-ci préféraient demeurer au village. Brasou se tenait collé contre elle, sa tête gentiment posée sur son l’épaule comme pour attraper, au passage, les soupirs de sa protégée. Puis la noirceur chassa la lueur du jour et Milandre s’endormit d’un sommeil profond pendant que sa mère réfléchissait au travail qui l’attendait à la fin du parcours. Allait-elle pouvoir subvenir adéquatement aux besoins de Milandre? Celle-ci se ferait-elle à la vie urbaine? Y serait-elle heureuse? Une multitude de questions sans réponses qui faisaient naître en elle le doute quant à sa décision de quitter son coin de pays pour la ville; ville qu’elle nommait maintenant l’Effrénée par opposition au nom de son village, Sérénité, source de souvenirs les plus heureux et les plus tendres. En effet, la vie dans une grande ville semble toujours se passer plus rapidement que dans les régions.

La pluie qui se laissait doucement tomber sur la voiture semblait faire tic tac comme pour signaler à Daphné que le temps filait et qu’elle arriverait bientôt à bon port. Ce qui fût fait lorsqu’elle vit, au loin, les premières lumières de la ville venir lui souhaiter la bienvenue. Daphné connaissait son chemin et alla tout droit vers sa nouvelle demeure, à savoir un petit appartement qui lui coûterait beaucoup moins en argent sonnant mais beaucoup plus en nostalgie. Elle s’était maintenant garée où il se devait et sans faire trop de bruit, elle sortit de la voiture et prit soin de prendre doucement Milandre dans ses bras, sans la réveiller, pour la transporter dans son nouveau lit où espérait-elle, celle-ci pourrait rêver de contes de fées. Brasou les suivit jusqu’à leur nouvelle demeure, les oreilles finement pointées vers les discussions qu’entretenaient entre eux quelques chiens errants, à l’affût d’un mauvais coup à faire. Brasou le protecteur s’assurait ainsi de connaître toutes les sources de dangers que pourrait représenter ce nouveau milieu de vie pour Milandre.

Le lendemain matin, Milandre se réveilla au son des enfants qui jouaient dans la rue et sentit l’odeur du café qui parfumait l’appartement. Elle avait toujours aimé cette senteur alors que son père, avait l’habitude autrefois d’en préparer à chaque matin avant de partir taquiner le poisson sur le fleuve. Lors, Milandre se plaisait à croire que si son père amenait un peu de café avec lui, lorsqu’il partait à la pêche, c’était sûrement pour attirer le poisson tant cet arôme lui paraissait divin.

Après quelques jours d’adaptation, Daphné reconduisit Milandre à sa nouvelle école. Plutôt timide et peu habituée à la vie scolaire dans les grandes villes, Milandre se rendit vite compte de la cruauté de certains jeunes qui aimaient harceler les plus faibles. Elle passa seule les premiers jours scolaires, en retrait dans son coin, en compagnie de Brasou jusqu’à ce qu’une autre jeune fille lui adresse le bonjour. Elles devinrent vite amies ce qui plut à Brasou, heureux de revoir le sourire rafraîchir le visage de sa protégée. Un après-midi, durant la récréation, alors que Milandre était seule à marcher dans la cour d’école, quelques élèves mal élevés s’approchèrent d’elle pour s’en moquer. Ils la traitèrent d’habitante et de demeurée. Milandre se mit à pleurer et tenta de fuir, mais un des jeunes garçons, qui semblait provenir d’un croisement entre un humain et un requin marteau, la retînt contre son gré tout en la bousculant quelque peu. Les autres jeunes, garçons et filles, riaient de bon cœur tout en démontrant l’étendue de leur lexique d’insultes. Soudain, comme par magie, le petit requin marteau se sentit pousser par derrière avec une telle force qu’il se retrouva allongé de tout son long dans une flaque d’eau qui semblait destinée à le recevoir. Après-tout, les poissons, n’est-ce pas dans l’eau qu’ils vivent? Ne sachant trop ce qui s’était passé, le jeune poisson se releva et habité par la terreur, il prit ses jambes à son cou et déguerpit au gré des vagues. Les autres jeunes marabouts mystifiés par ce qu’ils venaient de voir s’arrêtèrent soudainement de rire et décidèrent de laisser Milandre tranquille, du moins pour cette fois. Milandre, elle, avait tout vu. Elle avait vu Brasou se porter à son secours alors que d’une seule claque, il avait fait virevolter le poisson marteau vers son étang. C’était la première fois, depuis les deux années qu’elle connaissait son fidèle compagnon, qu’elle observait ce dernier avoir un pouvoir sur la matière. Au retour des classes, Milandre marchait lentement sur un sentier en route vers sa demeure en compagnie deBrasou. D’un air pensif, elle s’arrêta quelques instants et là, tout près d’un gros chêne, elle demanda à son compagnon si celui-ci existait vraiment. Ce à quoi Brasou, les oreilles pointées vers le ciel, lui répondit que bien sûr qu’il existait. Mais quelle drôle question Milandre. Je pense donc je suis, dit-il. Brasou enchaîna en racontant à Milandre qu’il était issu de son imaginaire, qu’il avait surgi de son inconscient et que, sans trop savoir pourquoi, il resterait avec elle jusqu’au jour où elle quitterait le monde de l’enfance pour celui des adultes. Une fois chez elle, Milandre raconta sa mésaventure à sa mère qui lui sourit tendrement. Elle lui dit qu’elle n’avait rien à craindre si son ami Brasou était là pour elle. Mais il existe vraiment maman répondit Milandre qui bondissait sur place. Je sais, je sais disais Daphné au cœur léger.

Quelques jours plus tard dans la cour de l’école, le gang des sacripants, cinq au total dont trois garçons et deux filles s’approchèrent de nouveau de Milandre pour tenter derechef de lui faire un mauvais parti. Le vilain petit poisson marteau encore un peu secoué par son expérience antérieure se tenait plutôt à distance de Milandre juste au cas où… Une petite sorcière prit la relève se mettant à tourner autour de Milandre pour l’enguirlander de ses mauvais sorts. Mal lui en prit car cette petite démone sentit soudain une morsure dans son cou ce qui lui fit cependant plus de peur que de mal. Elle s’arrêta net comme figée sur place et on sentît la terreur l’habiter. Un autre jeune tentât alors de faire un croc-en-jambe à Milandre qui tentait de s’en aller. Malheureusement pour le jeune macaque, celui-ci sentit sa cheville se transformer en une entorse. Brasou avait cette poignée de main qui en aurait fait rougir plus d’un et ce même le plus fort des bûcherons. Tout le groupe des chenapans comprit alors qu’il valait mieux ne plus se frotter à Milandre. Même dans la classe, lorsqu’un autre jeune voulut se moquer de l’accent de campagne de Milandre, celui-ci tombât subitement de sa chaise comme s’il eut l’intention de rendre hommage au plancher. Milandre échangea un sourire en coin avec Brasou qui lui, fier de son coup, levait son pouce en signe de succès. Le mot venait de se passer, il faut laisser Milandre tranquille car qui s’y frotte, s’y pique. Les jeunes du coin n’osaient même plus penser en mal de Milandre de peur d’attraper un malheur comme on attrape un virus. Depuis ce jour, tout le monde se fit gentil avec Milandre. On lui proposait même de l’aider à porter son lourd sac d’école. Le poisson marteau s’était maintenant transformé en gentil poisson rouge et la petite sorcière en une fée toute douce.

Les années passèrent et Milandre atteignit enfin l’âge de la majorité. Elle avait rencontré un gentil jeune homme qui l’aimait plus que tout. Un matin, elle se réveilla et vit Brasou qui se tenait près d’elle en haut de son lit. Elle vit dans le regard de son compagnon que quelque chose était différent. Elle lui demanda nouvelle et Brasou lui répondit que le jour était enfin venu pour lui de retourner dans l’autre monde; le monde intangible des songes et des légendes. Milandre était triste, la larme à l’œil, mais comprit d’instinct qu’il devait en être ainsi. Ils s’échangèrent des caresses et puis comme par magie, Pouf! Brasou venait de s’évaporer laissant devant les yeux de Milandre un tas de petits cœurs faits de fumée rose qui se dissipaient tranquillement en emplissant l’air d’un doux parfum de printemps.

Daphné entra dans la chambre et vit Milandre toute attristée. Cette dernière lui raconta le départ soudain de Brasou. Ne t’en fais-pas lui dit-elle doucement, ça val aller. Puis elle serra sa fille dans ses bras. Et le temps passa, fit son œuvre et passa encore…

Milandre était devenue une jeune et jolie jeune femme. Elle épousa son prétendant et ensemble ils eurent un magnifique bébé qu’ils appelèrent Sylvestre. Celui-ci faisait le bonheur de ses parents et de Daphné. Cette dernière s’était enrichie après avoir démarré sa propre boîte de vêtements : Chez Daphné Prêt à Porter : altérations et nettoyage. Sylvestre grandit paisiblement jusqu’au jour où, à l’âge de sept ans, il rentra de l’école tout en pleurs car des jeunes l’avaient bousculé injustement. Il faisait face à son tour à la cruauté des jeunes. Le manège se poursuivit de semaine en semaine et Sylvestre était malheureux ce qui attristait Milandre et son époux, qui ne savaient plus que faire car lorsqu’ils se plaignaient à la direction de l’école, les choses allaient de mal en pis pour leur fils. Daphné leur disait simplement soyez patients, vous verrez, ça va aller, ça va aller… Lors du huitième anniversaire de Sylvestre, quelle ne fut pas la surprise de Milandre de surprendre son fils en train de parler tout seul dans sa chambre. Elle pénétra doucement dans la pièce et lui demanda aussitôt ce qu’il faisait. Sylvestre répondit à sa mère qu’il parlait à son nouveau compagnon. Comment s’appelle-t-il lui demanda alors Milandre. Brasou, le lapou rétorqua Sylvestre. Il est grand et gentil, il a de longs bras, de petites pattes et des oreilles de lapin. Il est tout bleu et me suit partout. Et tu sais, il vole maman! Milandre se mit à sourire sachant que tout irait bien maintenant pour son fils. Elle sentit une caresse sur sa joue qui lui donna un frisson et bien qu’elle ne sût d’où cela venait, elle savait… elle savait. Lorsque Milandre quitta la chambre de Sylvestre le laissant seul avec son lapou, elle croisa sa mère et cette dernière lui dit simplement, Eh oui! c’est à son tour maintenant. Mais que veux-tu dire maman? Tu vois ma fille, moi aussi à l’âge de huit ans, j’ai connu Brasou le lapou, il était vert pâle et tout aussi gentil que le tien et celui de ton fils. Ta grand-mère aussi avait son lapou qui était jaune soleil et celui de ton arrière-grand-mère était rose comme le tien. Nous n'avons jamais su pourquoi ni comment cela était possible mais de génération en génération, nous avons tous eu notre Brasou chéri.

Et voilà la fin de mon histoire me dit simplement Sylvestre sur son lit du repos des braves. Je le remerciai pour cette belle histoire que je trouvais d’une tendresse sans fin. Par contre, je me disais tout bas que ce conte était le lot des rêveurs qui désiraient fuir une réalité parfois pénible à vivre. Puis soudain, entra dans la chambre mon remplaçant pour les changements de quart. Un jeune barbu impoli qui ne connaissait de la politesse que ce qu’en disait le dictionnaire des mécréants. Sans plus attendre, il me fit signe de quitter la pièce et en s’approchant de Sylvestre, il lui dit sur un ton cinglant qu’il était temps pour le vieux d’aller se laver car l’odeur de la vieillesse l’achalait. Et là, je vis un phénomène qui me scia littéralement en deux. Vrai comme je vous le dis, je vis le jeune préposé être soulevé de terre et être propulsé hors de la pièce vers le couloir adjoignant les chambres. Il termina son vol nolisé dans un panier contenant les vêtements souillés. S’il n’aimait pas les odeurs désagréables, il devait être bien servi maintenant pensai-je avec un sourire en coin. Pris de panique, le jeune primate sans cervelle qu’il était, courût vers son superviseur pour le supplier de changer de travail. Paraît-il qu’il eut si peur qu’on ne le revit plus jamais faire ce métier par la suite. À tous égards, après avoir été témoin de cette scène, j’entendis les pas d’une petite personne qui, l’air tout joyeux, entra dans la chambre de Sylvestre. J’y retourna aussitôt et en m’appuyant sur le cadre de la porte, j’entendis cette petite voix claire dire : Bonjour grand-papa! C’est moi Cassandre. Je viens te rendre visite avec Brasou le lapou. Sylvestre me voyant planté là, me fit un clin d’œil en me disant simplement : ça va aller, ça va aller…

Docteur G, le 11 janvier 2009
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