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Dernière conversation avec Georges Simenon
Accordée à Bernard Pivot, en 1981, l'ultime grande interview de Simenon prit un caractère testamentaire. Extraits d'une émission exceptionnelle d'«Apostrophes».
Bernard Pivot: Georges Simenon, il y sept ans, quasiment jour pour jour, j'étais ici dans votre maison de Lausanne en Suisse, j'étais en face de vous pour un court entretien télévisé et j'avais été frappé par votre quiétude, par votre sérénité, par ce qu'on pourrait peut-être appeler une sorte de bonheur dans la vieillesse. Il était inimaginable à ce moment-là que vous puissiez écrire et publier ce livre terrible intitulé Mémoires intimes, que s'est-il passé entre-temps?
Georges Simenon: Il s'est passé beaucoup d'événements, surtout un événement capital de ma vie: la mort de ma fille. J'ai vécu toute ma vie pour mes enfants. C'est ce qui m'a passionné le plus. A tel point que, avant, bien avant, quand un journaliste me demandait ma profession, je répondais père de famille. Je peux dire que j'ai suivi mes enfants depuis le jour de leur naissance, car j'ai assisté chaque fois à l'accouchement. Je les ai suivis en essayant de comprendre leur caractère. Je l'ai fait aussi bien pour mes garçons que pour Marie-Jo.
Vous avez trois garçons et une fille, c'était l'avant-dernière. Mais elle est morte, elle s'est suicidée. Et c'est évidemment, un drame pour un père...
G.S. Ça a été un drame épouvantable. Au début, j'étais complètement «décasé», j'ai vécu plusieurs mois vraiment écrasé. Dans ses dernières volontés, Marie-Jo avait voulu être incinérée et désirait que ses cendres soient répandues dans notre jardin. Teresa et moi l'avons fait, un matin, tous les deux. Et elle est là, toujours avec nous. Depuis, peu à peu, la douleur s'est adoucie. Je ne dirais pas que j'ai retrouvé la sérénité, mais Marie-Jo vit avec nous. Nous en parlons tous les deux comme si vraiment elle était encore là.
Mais ce livre-là, vous l'avez écrit pour la faire revivre? Pour prouver votre immense amour pour elle. C'est aussi, me semble-t-il, la volonté de dire que, si elle est morte, ce n'est quand même pas de votre faute.
G.S. Ce n'est pas de ma faute. D'ailleurs ses dernières lettres, ses derniers messages, ses derniers coups de téléphone le prouvent. J'ai toute une caisse de lettres et de documents d'elle, car elle gardait tout. Elle avait tout classé. Et elle m'avait presque fait promettre, qu'un jour, nos signatures seraient sur la même couverture.
Vous avez toujours été plus soucieux de la carrière de vos enfants que de la carrière de vos romans.
G.S. Oh oui! Je ne me suis jamais soucié de la carrière de mes romans. Il est vrai qu'ils se vendaient tout seuls, mais je n'ai jamais rien fait pour cela. Si j'ai écrit ces Mémoires, si je me suis mis à nu, c'est en somme la suite de Pedigree, que j'ai écrit il y a quarante-deux ans parce que je croyais que j'allais mourir. Des médecins, plus ou moins marrons d'ailleurs, m'avaient annoncé que j'en avais pour deux ans à vivre. A condition de ne plus travailler, de ne plus faire aucun exercice, de m'étendre au moins six heures par jour, de ne plus avoir de relations physiques avec une femme... A ce moment-là, Marc avait deux ans. Je me suis dit: «Voilà un petit garçon qui ne connaîtra jamais sa famille, qui ne saura jamais qui était son père, son grand-père, ses tantes, ses oncles...» Et j'ai commencé à écrire à la main: «Mon petit Marc.» J'avais d'ailleurs mis un arbre généalogique sur la couverture de Pedigree. Et puis, les éditions Gallimard m'ont proposé de montrer le manuscrit à Gide. C'était pendant la guerre. Etant étranger, je n'avais pas le droit de passer la ligne, mais Gallimard - c'était Claude à l'époque - pouvait le faire. Et il l'a porté à Gide qui m'a écrit: «Surtout arrêtez ça, mais écrivez sous forme de roman.» Et j'ai écrit Pedigree, un gros volume comme Mémoires intimes, qui allait jusqu'à l'âge de quinze, seize ans. J'y disais exactement des vérités aussi crues. Je ne me ménageais pas plus que dans ce livre-là. S'il y a des choses qui choquent, que l'on considère comme indécentes... Je vous répondrais que j'aime mieux être critiqué, même détesté, pour ce que je suis vraiment, que d'être aimé ou admiré pour ce que je ne suis pas.
Vous avez écrit ce livre pour vos quatre enfants et vous vous adressez à eux...
G.S. Je m'adresse à chacun, tour à tour, d'une page à l'autre.
On se demande, pourquoi l'avoir publié, finalement, ce livre?
G.S. Il y a pour l'instant plus de quarante biographies à mon sujet qui sont parues à travers le monde, dans tous les pays. C'est un peu fatigant, alors j'ai voulu, pendant que je suis vivant, donner ma vérité. Peu importe que les gens la jugent un peu crue. Je ne suis pas un phénomène. J'ai horreur que l'on m'appelle «le phénomène Simenon» ou «l'énigme». Je ne suis ni un phénomène ni une énigme. Je suis tout simplement un artisan qui a fait son métier pendant plus de soixante-cinq ans. Ce sera mon dernier livre publié. J'écrirai encore, car je crois que j'ai besoin d'écrire comme un artisan a besoin de manier ses outils jusqu'à la fin de ses jours - même si c'est pour bricoler. Je bricolerai encore, mais je ne publierai plus rien de mon vivant. En somme j'ai voulu donner ma vérité.
Elle est là. Vous avez été, vous, un enfant de pauvre. Est-ce que vos enfants, eux, ont été quatre enfants de riche?
G.S. Je le regrette pour eux. Car j'aurais préféré qu'ils commencent comme moi, pauvres. Et qu'ils ne soient pas conduits à l'école en Rolls Royce ou en Jaguar...
Mais il ne tenait qu'à vous...
G.S. C'était très difficile parce qu'avec l'engrenage de mes obligations, tous les gens que j'avais à recevoir... J'ai été obligé d'avoir de grandes maisons. J'ai tout essayé, j'ai vécu, il a fallu que je connaisse tous les milieux. J'ai rencontré de très grands de ce monde, mais je n'en parle pas, contrairement à la plupart des écrivains dans leurs Mémoires. Je ne parle ni des altesses ni des grands banquiers... Il y en a même à qui j'ai refusé la porte de ma maison.
Parlons maintenant de la puissance de votre mémoire, qui est fabuleuse...
G.S. J'ai très peu de mémoire. J'ai la mémoire des faits, des images surtout. Mais je n'ai pas la mémoire des noms, des chiffres, du temps qui s'écoule. Pour moi, le temps s'écoule presque à plat.
Vous vous rappelez des conversations, des odeurs, peu importe la chronologie...
G.S. Dans mes romans, ça a été la même chose. Il n'y en a pas un seul où je parle d'un personnage que je n'ai pas connu - ce n'est pas toujours le même, c'est quelquefois trois, quatre personnages du même type que je réunis. Je les connais très bien. Je connais parfaitement le décor. Je n'ai jamais inventé un décor. Je n'ai jamais inventé une atmosphère, comme le disent les critiques. Cette fameuse atmosphère, c'est dans ma mémoire! J'ai toutes les images dans la tête et quand je m'endors le soir, je dis à Teresa que je vais faire mon petit cinéma. Il suffit que je ferme les yeux et des images viennent, tournent, elles deviennent floues et je dors.
Vous racontez qu'à l'âge de dix-huit, vingt ans, vous écriviez quatre-vingts pages dans la matinée...
G.S. Oui, des romans populaires, c'est facile ça. Je travaillais de six heures du matin à six heures du soir avec une interruption d'une heure pour la sieste. J'ai toujours fait la sieste, c'est un gain de temps. On fait deux journées au lieu d'une.
Et vous aviez encore des heures libres...
G.S. J'ai fait du sport... du cheval, du vélo, de la boxe, tout ce que l'on peut imaginer comme sport parce que je voulais tout connaître. Si je suis parti à l'aventure à travers le monde - j'ai passé ma vie à partir, j'ai eu trente-trois domiciles - c'est que je voulais toujours connaître autre chose. Au fond, j'étais à la recherche de l'homme. Et l'homme, c'est chez la femme que je le trouvais. Peut-être parce que la femme est plus transparente, parce que je peux avoir avec une femme un contact que je ne peux pas avoir avec un homme. C'est une curiosité et tout cela s'est emmagasiné comme sur une pellicule.
C'est la puissance de votre instabilité. Toujours partir, repartir.
G.S. Oui, mais je ne fuyais pas. Si vous lisez des traités de psychologie, on vous dit que partir, c'est une fuite. Moi, je partais par curiosité et si je ne voyage plus aujourd'hui, c'est que je ne veux pas voir le monde tel qu'il est. Je ne veux pas, par exemple, aller voir la forêt vierge équatoriale, que j'ai très bien connue. Les nègres étaient alors tout nus, ils étaient simples, parfaitement heureux et ils n'avaient pas faim parce qu'il leur suffisait de gratter un peu la terre et de planter quelques grains de millet pour se nourrir. Il leur suffisait d'une flèche pour avoir de quoi manger. Maintenant, il leur faut un tas de choses. Nous sommes dans des sociétés de consommation que je hais. Nous ne sommes que des marionnettes dont les fils sont tirés par quelques individus ou plutôt par quelques associations d'individus.
C'est facile de vitupérer la société de consommation quand on a eu, comme vous, des Rolls, des Jaguar, des maisons fabuleuses...
G.S. En fait, je voulais savoir ce que c'était. Ne croyez pas que j'en étais heureux ou fier. J'avais presque honte lorsque je traversais Lausanne dans ma Rolls.
Vous n'aviez qu'à acheter une 2 CV...
G.S. Je ne pouvais pas avec tout le train de la maison. Nous avions vingt-six pièces, onze personnes à notre service... Il y avait cinq voitures, deux chauffeurs.
Pensez-vous que, là, les pauvres vont vous croire?
G.S. Je le crois. Je suis en tout cas beaucoup plus proche d'eux que des riches.
N'est-ce pas un peu facile de dire: «Je suis proche des pauvres», en ayant vécu comme un riche?
G.S. J'ai vécu d'abord comme un pauvre. J'ai crevé de faim à Paris. J'ai vécu trois jours avec un camembert, cinq, six jours avec une petite terrine de tripes. Parce que dans les tripes, une fois réchauffées, on peut tremper un pain entier. Et manger du pain qui a du goût... J'ai vécu avec Tigy dans une pièce qui était la moitié de celle-ci. Et qui nous servait pour tout. Pour faire la cuisine, pour dormir et pour travailler. J'y travaillais.
Vous avez toujours fréquenté les bistrots...
G.S. Maintenant encore, nous les fréquentons avec Teresa. Nous entrons dans tous les petits bistrots de Lausanne, parce qu'on y est au coude à coude. Nous n'entrons pas dans les grands bars chics... Nous allons dans les bistrots de quartier. Ils nous connaissent.
Ça peut vous servir pour de prochains livres...
G.S. Non, c'est un contact. C'est un besoin. Nous avons des copains, auxquels on a peut-être parlé dix fois, mais qu'on cherche dans la rue. Je connais un vieux avec un chien. Il est solitaire et aussi laid que son chien. Ils se promènent tous les jours autour du lac. Quand nous y allons, nous nous disons: «Tiens, notre copain et son chien ne sont pas là. Voilà quinze jours qu'on ne les a pas vus.» Parce que son chien nous reconnaît à cent mètres. Il accourt et je lui jette son os. Nous avons des tas d'amis comme ça. Il y a aussi un vieil homme qui doit être complètement infirme et qui habite au troisième étage d'une maison, avenue des Figuiers. Il ne doit pas pouvoir sortir de sa chambre parce qu'il est toujours à sa fenêtre. Et toute la matinée, lorsque nous passons pour faire notre promenade, on le voit en train de jouer de l'harmonica. Il fait ça pendant des heures. Il joue. Peut-être est-il un peu dérangé mentalement. Je n'en sais rien. Mais nous le considérons comme un ami et quand il n'est pas à sa fenêtre, ça nous manque.
Pourquoi classez-vous d'un côté les Maigret et d'un autre les romans que vous qualifiez de «durs»?
G.S. Le roman policier a des règles. Et les règles, ce sont des rampes, comme des rampes d'escalier. C'est-à-dire qu'il y a un mort, il y a un enquêteur ou plusieurs et il y a un assassin qui constitue une énigme. Vous devez suivre ces règles bien déterminées. Si au deuxième chapitre, votre lecteur trouve que c'est un peu faiblard, il ira quand même jusqu'au bout parce qu' il veut savoir qui a tué. J'appelle ça de la «semi-littérature». C'est le mot qui indignait Jacques-Emile Blanche quand on se rencontrait aux Nouvelles littéraires. Car à cette époque, on tenait salon dans tous les journaux. Quand j'ai parlé de «semi-littéraire», il m'a demandé ce que ça signifiait. Je lui ai répondu: une sorte de fabrication. Elle peut être de luxe ou de troisième classe, comme un ébéniste peut faire des meubles bon marché et des meubles admirables. Mais cela reste de la fabrication. Tandis que ce que j'appelle des «romans durs» - ce n'est d'ailleurs pas moi qui ai employé le premier cette expression - ce sont simplement des romans où il n'y a pas de rampe. Quand j'ai senti que j'étais capable d'écrire un roman sans rampe, sans règle établie, j'ai écrit des «romans durs».
Vous voulez dire «durs» à écrire?
G.S. Non, «durs», parce que je peux me permettre de dire la vérité sur mes personnages. A l'époque, je ne disais pas «romans durs», mais «romans-romans». C'est-à-dire les vrais romans.
Alors que les Maigret, vous les écriviez directement à la machine?
G.S. Oui et je les écrivais en sifflotant, ou presque, parce que c'était facile. Je pianotais. C'est devenu plus difficile ensuite parce que j'ai fini par confondre les Maigret et les autres. Je fouillais davantage mes personnages. Pour les trente premières enquêtes, c'était un amusement. Après, je n'écrivais un Maigret que lorsque j'étais fatigué, quand j'avais besoin d'écrire, mais que je n'avais pas la force physique de me mettre à un roman. Ecrire un chapitre de vingt pages dactylographiées en deux heures et demie, c'est fatigant.
Qu'est-ce que vous appelez fatigant? Intellectuellement?
G.S. Non. Pas intellectuellement, je ne suis pas intelligent. Mais c'est fatigant de sortir ce que l'on a dans le cœur, de sortir son instinct. Je suis un instinctif, je ne suis pas du tout un intellectuel. Je n'ai jamais pensé un roman, j'ai senti un roman. Je n'ai jamais pensé un personnage, j'ai senti un personnage. Je n'ai jamais inventé une situation. La situation est venue lorsque j'écrivais un roman, mais je ne savais pas du tout où mon personnage allait me mener. Et je vivais pendant, d'abord onze jours, puis, à la fin, sept, dans la peau de ce personnage.
Vos livres avaient, en effet, onze chapitres, et puis les derniers en ont eu neuf, puis sept...
G.S. Parce que je n'avais plus la force de vivre onze jours dans l'état où j'étais. Nous parlions de Marie-Jo tout à l'heure, quand je commençais un roman, dès le deuxième jour, à table, elle s'exclamait: «Ton personnage doit être un vieillard ou, en tout cas, un type qui n'est pas heureux et qui a une mauvaise santé.» Je lui demandais pourquoi. «Parce que tu marches maintenant comme ça et tu as l'air de ne pas vivre avec nous, d'être tout à fait grognon...» Elle devinait mes personnages d'après mon attitude, parce que je restais, toute la journée, dedans.
Et cette histoire, qui est peut-être une légende? Vous portiez toujours la même chemise quand vous écriviez?
G.S. Entendons-nous, j'avais deux chemises, achetées à New York, qui étaient très pratiques parce que les manches étaient très larges. C'étaient des chemises écossaises qui avaient l'avantage d'être très souples et de bien absorber la transpiration. Je ne la sentais pas couler sur ma peau - parce que je sortais en nage d'un chapitre de roman. Toujours. Je devais me changer complètement. C'était donc la même chemise, mais on la lavait tous les jours.
Quand vous écriviez, quand vous étiez «en roman», comme vous dites, vous perdiez du poids?
G.S. Huit cents grammes par jour. Teresa a fait l'expérience. Elle a pesé mes vêtements et mes sous-vêtements, avant et après. Le résultat était de sept à huit cents grammes par jour.
Quelle était la part de vous dans Maigret? Quels sont vos rapports avec lui?
G.S. Au début, il n'y en avait aucun. Je l'avais utilisé vaguement dans deux ou trois romans populaires. Pour moi, c'était non seulement un moyen de gagner ma vie, mais aussi un moyen d'apprendre mon métier, car c'est un métier. On n'imagine pas quelqu'un qui se mette à composer de la musique sans avoir appris l'harmonie... Je ne comprends pas qu'à vingt ans on dise: «Je veux écrire un roman», sans avoir jamais écrit. Le plus difficile dans une pièce de théâtre, c'est de faire entrer un personnage et surtout de le faire sortir. Dans le roman aussi. Il y a une technique, je voulais la connaître et surtout savoir ce qu'il ne fallait pas faire. Or, dans le roman populaire, on fait tout ce qu'il ne faut pas faire. C'est le meilleur moyen de ne plus mettre de sentimentalisme - je ne dis pas de sentiment, mais de sentimentalisme - d'eau de rose... Tout ce qu'il y a dans le roman populaire. Pour les Maigret, on m'a demandé des romans policiers, alors j'ai écrit des romans policiers. Maigret, au début, c'était une silhouette, un gros homme avec une pipe et un chapeau melon. Et puis Xavier Guichard, qui était à ce moment-là (j'avais écrit trois romans) le directeur de la Police judiciaire, m'a fait appeler. Il m'a dit: «Simenon, j'aime bien vos romans, mais vous faites des tas d'erreurs techniques.» Il m'a alors introduit dans la maison, que j'ai beaucoup fréquentée. J'ai assisté à des interrogatoires «à la chansonnette», j'ai assisté à des arrestations. J'ai passé un mois à Police secours. J'en ai d'ailleurs tiré un reportage pour un journal. J'avais ma voiture en bas et quand une petite pastille s'allumait pour tel ou tel quartier et qu'on m'annonçait telle chose à telle adresse, je sautais dans ma voiture et j'arrivais en même temps que la police. J'ai dû étudier tout cela, mais pour mon plaisir, en somme.
Voilà pour la technique, mais la psychologie de Maigret... Maigret a-t-il trompé sa femme? Jamais?
G.S. Probablement, mais je n'en parle pas. Il y a beaucoup d'hommes qui trompent leur femme et qui n'en parlent pas. Pourquoi le mettrais-je dans le roman?
Maigret n'a jamais eu d'enfant?
G.S. Savez-vous pourquoi? Pour une raison bien simple. Quand j'ai écrit les Maigret, je n'avais pas d'enfant et je me sentais incapable de rendre une vie familiale avec un enfant.
Oui, mais après vous avez eu des enfants. Vous auriez pu...
G.S. Il était trop tard car j'ai dû dire que le ménage Maigret ne pouvait pas avoir d'enfant.
Quelque chose vous rapproche de Maigret: son attention pour les petites gens, sa curiosité et sa sympathie.
G.S. Oui, mais c'est venu petit à petit. Quoique, même dans le premier, Maigret a de la sympathie pour l'assassin. Il arrive souvent qu'il le laisse plus ou moins échapper.
Lorsque vous écriviez des romans, est-ce que les drames familiaux que vous pouviez vivre ou les drames politiques du moment avaient une influence?
G.S. J'étais influencé parce que je faisais presque le contrepoint de ce qui m'arrivait. Au lieu de raconter le drame que je vivais, j'en racontais un tout différent et beaucoup moins dramatique.
Quand vous écrivez par exemple, Le petit saint, c'est un roman optimiste, vous êtes dans quel état psychologique?
G.S. C'était plein de couleurs. C'était un Paris que j'adorais. Le Paris des petites charrettes dans les rues. Le Paris de l'amour que je connaissais bien. Le Paris des Halles. Il y avait des clochards qui dormaient sur une corde. Ils payaient dix cents pour dormir appuyés sur une corde et quand, le matin, à six heures, le patron détachait la corde, le clochard savait alors qu'il devait sortir. J'ai connu tout ça.
J'ai noté en lisant vos Mémoires, qu'il y avait en vous, deux mondes bien différents, le monde du roman et votre monde après le roman. Ces deux mondes n'exercent aucune influence l'un sur l'autre?
G.S. C'est exact, sauf que lorsque je vivais un moment dramatique ou pénible, j'étais beaucoup plus tenté d'écrire qu'aux autres moments. Autrement dit, je me réfugiais dans le roman. Le roman est donc dans une tout autre atmosphère que celle de ma vie. Jamais je ne me suis servi de mon entourage pour mes romans. Jamais je ne me suis mis moi-même dans un de mes personnages. Contrairement à ce que disent des tas d'intellectuels dans leurs thèses, si l'on cherche la vérité de Simenon dans mes personnages, on ne la trouvera jamais.
Ça ne vous ennuie pas de ne pas avoir le prix Nobel? Je crois même qu'on n'a jamais prononcé votre nom...
G.S. Si. Je devais l'avoir - c'était presque moins une - en 1946. Mais j'y ai renoncé, je l'ai dit dans les journaux à ce moment-là.
Pourquoi?
G.S. Parce que je ne veux pas de médaille. Je ne suis pas un animal de foire. Il y a les vaches et les taureaux pour les médailles.
Il y a pourtant de grands écrivains qui ont accepté modestement le prix Nobel de littérature...
G.S. Oui. Il y en a aussi qui l'ont refusé...
Pas beaucoup...
G.S. Je serais de ceux-là, si cela arrivait, mais cela n'arrivera pas, puisque j'y ai renoncé d'avance.
Vous avez failli être citoyen américain?
G.S. Oui, je suis toujours belge, parce que je ne crois pas aux nationalités. C'est d'ailleurs pour cela que je ne me suis pas fait naturaliser français lorsqu'on me l'a proposé en 1936. Ni lorsque Mauriac m'a proposé - c'était dans son Bloc-Notes - de me faire entrer à l'Académie française en demandant la double nationalité. J'ai dit non. D'abord je ne veux pas la double nationalité et puis je ne veux pas un costume d'encaisseur de banque. Vous me voyez avec une épée au côté et un chapeau?
Vous auriez pu reprendre le revolver que vous avez porté quelque temps...
G.S. Arriver en cow-boy à l'Académie... Non. Je fais partie de l'Académie de Belgique parce que j'ai dû accepter. Je fais partie de l'Académie américaine parce qu'on ne pose pas sa candidature. On ne sait même pas qu'on est nommé. On vous l'annonce un mois après.
Pourquoi, avez-vous répondu un jour, à un journaliste que vous vous détestiez?
G.S. C'était en Angleterre, à un journaliste du Daily Telegraph. Il venait de faire une longue interview, à la fin, il m'a demandé: «Do you like yourself?» Alors je lui ai répondu: «I hate myself.» A cette époque je me haïssais. C'était une période assez pénible, dramatique. Et je me détestais, au fond, d'être lâche parce sous prétexte de guérir quelqu'un, j'étais lâche vis-à-vis des autres.
Vous ne vous détestez plus?
G.S. Je ne me déteste plus. Je ne m'adore pas. Je ne me trouve pas extraordinaire. Au contraire, je suis un homme comme un autre.
De quoi est faite votre morale?
G.S. Il n'y a pas de morale. Je ne crois pas en la morale. La morale, c'est d'être sincère, tout simplement.
La sincérité? Et la liberté?
G.S. Ah! La liberté! Ce n'est pas une morale. La liberté, malheureusement, n'existe plus, ou à peu près plus dans le monde d'aujourd'hui. Nous sommes «timbrés» dès notre naissance et jusqu'à notre mort. Tout est organisé. Nous ne faisons plus ce que nous voulons, mais ce que l'on veut que nous fassions.
Vous regrettez que l'homme ait moins de responsabilités?
G.S. Oui! Si vous aviez vu les tribus noires en Afrique équatoriale, vous auriez vu la vraie liberté. A Tahiti aussi, avant que ce ne soit pourri par les avions et les touristes, il y avait encore une liberté complète. Les gens ne connaissaient pas l'argent, ils ne savaient pas ce que c'était.
Vous prêchez pour le «bon sauvage» et vous n'en avez jamais été un. Dès que vous avez été célèbre, à Paris, vous avez couru les premières, vous étiez fêté...
G.S. J'ai fait ça pendant deux ans, parce que je voulais savoir. Je voulais connaître l'homme. J'ai fait la chasse à l'homme toute ma vie. Pour le connaître, il ne suffit pas seulement de lire les journaux ou de les voir de loin: il faut faire partie du groupe. J'ai fait partie du groupe du tout-Paris pendant deux ans. J'étais en habit tous les soirs et j'allais aux premières, aux dîners...
Une autre de vos obsessions, c'est le refus du maquillage. Vous détestez, au sens propre comme au sens figuré, le maquillage...
G.S. Oui, parce que je cherche la vérité absolue. Aussi laid que je suis laid, je ne veux rien changer. C'est comme l'idée de la chirurgie esthétique. Si j'avais un nez quatre fois plus long, je ne le ferais pas couper. Ça fait partie de mon intégrité. Pourquoi le maquillage?
Ce qui est assez extraordinaire, c'est que vous voyez que ça va aller très mal avec D., le jour où elle recommence à se maquiller...
G.S. Exactement, parce qu'elle ne s'acceptait plus elle-même.
Ou parce qu'elle refuse aussi vos directives. Elle ne veut plus vous obéir...
G.S. Ce n'est pas tout à fait ça. C'est que ses cauchemars d'avant l'ont repris.
Vous ne pensez pas, qu'à ce moment-là, elle veut échapper à votre tyrannie?
G.S. Oh non! Elle pouvait y échapper en me le disant, tout simplement. Je n'ai jamais été un tyran. J'ai toujours fait ce qu'elle voulait.
Vos Mémoires intimes commencent par le récit du suicide de votre fille. Je voudrais vous lire ces quelques lignes, vous vous adressez à Marie-Jo et vous lui dites ceci: «Ton appartement était dans un ordre, une propreté impeccable. Comme si avant de partir tu avais procédé à un méticuleux nettoyage, y compris au lavage et au repassage de tous tes vêtements et de ton linge. Tout était à sa place. Toi-même, couchée sur ton lit, un petit trou rouge dans la poitrine.» Et vous ajoutez ceci: «D'où venait le pistolet 22 à un seul coup?» Vous soulignez «un seul coup». «Qui avait acheté des cartouches?» Ces deux questions, c'est Georges Simenon, le père de Marie-Jo, qui se les pose ou est-ce le commissaire Maigret, créature de Georges Simenon?
G.S. Non, c'est le père, parce que cela suppose la préméditation puisqu'elle est allée acheter un pistolet ou des cartouches, enfin je suppose. Ou bien l'a-t-elle trouvé? Ou bien quelqu'un lui a donné? Je n'en sais rien. Mais si j'insiste sur le pistolet à un coup, c'est qu'il n'est pas tellement facile de s'atteindre le cœur. Marie-Jo n'avait aucune notion d'anatomie. Puisqu'elle savait qu'elle ne se raterait pas avec un pistolet à un seul coup,, elle a dû se renseigner. Peut-être même ouvrir un dictionnaire pour bien voir l'emplacement du cœur.
Mais là, c'est le commissaire Maigret qui parle...
G.S. C'est le père aussi. J'essaie de reconstituer ce qui s'est passé avant. Ce sont les deux qui parlent. Mais c'est plutôt le père.
Dans votre livre intitulé Lettre à ma mère, vous racontez vos démêlés avec elle. Quand vous allez la voir sur son lit de mort. Elle vous dit: «Qu'est-ce que tu fais là?» Elle était étonnée de vous voir: «Pourquoi es-tu venu?». Je me demande s'il n'était pas aussi difficile d'être la mère de Georges Simenon, que d'être l'épouse de Georges Simenon, que d'être le fils ou la fille de Georges Simenon?
G.S. Je ne crois pas, parce que j'ai trois fils qui sont parfaitement bien dans leur peau et parfaitement à l'aise avec moi. Ils ont quarante-deux, trente-deux et vingt-deux ans. Ils n'ont eu aucun problème de ce genre. Ils sont absolument francs et sincères avec moi et n'ont jamais été gênés.
Est-ce qu'ils n'ont pas été gênés, par exemple, par votre personnalité, qui est quand même très forte?
G.S. Pas du tout. D'ailleurs, n'imaginez pas que j'ai une personnalité forte. Je suis comme tout le monde dans la vie normale. Je suis un homme timide et j'adore l'intimité. J'adore la solitude à deux ou en famille. Je ne suis pas du tout un opportuniste.
Votre réussite phénoménale n'est-elle pas intimidante pour vos proches?
G.S. Elle est plus intimidante pour moi que pour mes proches. Elle m'intimide beaucoup.
Si j'étais directeur d'un journal, il me semble que je donnerais votre livre à lire à un critique littéraire pour qu'il en fasse un compte rendu, mais aussi à un psychanalyste...
G.S. Il y a déjà eu des thèses de psychanalystes. Pas encore sur ce livre-là, mais on en a fait sur d'autres, y compris sur Pedigree... Vous savez qu'il y a plus de quatre-vingts thèses qui courent le monde. Certaines que j'ai lues, d'autres pas, parce qu'elles sont souvent simplement ronéotypées. Il y en a une, notamment, en Angleterre, qui fait neuf cent cinquante pages. Vous imaginez?
Ce livre, vous l'avez écrit l'année dernière et vous l'avez revu au printemps. Diriez toujours ce que vous avez écrit page 559: «On ne guérit jamais de la perte d'une fille qu'on a chérie et qui laisse en vous un vide que rien ne remplira. La vie continue, certes. La même?»
G.S. En effet, la vie n'est pas tout à fait la même. On a beau retrouver une certaine sérénité, il y a toujours une blessure et on garde la cicatrice toute sa vie. Il est évident que j'ai beau sentir Marie-Jo avec nous...
Vous continuez à lui parler?
G.S. Oui, cela m'arrive. D'en rêver aussi, je la sens là. Pour moi ce n'est plus un drame. Ce n'est plus le drame matériel qui a eu lieu aux Champs-Elysées, dans son appartement. Son appartement est d'ailleurs toujours tel qu'il était le jour de sa mort.
Est-ce que ce livre vous aura aidé à retrouver votre sérénité?
G.S. Peut-être. Ça m'a fait du bien tout de même, mais ça a été terrible. Je croyais si peu arriver jusqu'au bout que j'avais fait une sorte de testament en première page - un testament supplémentaire parce que mon testament est déjà chez le notaire - indiquant que si je n'arrivais pas à le finir, je chargeais telle et telle personne de le continuer d'après mes documents.
C'est quasiment la dernière phrase de votre texte: vous dites ceci, en vous adressant, là encore, à Marie-Jo: «Tu es toujours dans notre jardin, où je te rejoindrai un jour...»
G.S. Dans mon testament, c'est là - après mon incinération - que Teresa ira répandre mes cendres.
Là, devant le cèdre?
G.S. Ici. Où est Marie-Jo.
Mais alors, qui dialoguera avec Marie-Jo et Georges Simenon?
G.S. Ça, je n'en sais rien. Mais, en tout cas, je serai là, avec elle.
Marie-Jo dit: «Le vent...»
G.S. Le vent, peut-être.
Extrait de l'entretien entre Bernard Pivot et Georges Simenon, réalisé en 1981 chez l'écrivain à Lausanne, et diffusé le 27 novembre 1981 sur Antenne 2. -
De René Maran à Marie Ndiaye
Un Prix Goncourt, 88 ans après par Alain Ruscio, Historien.
Les choix d’un Jury littéraire n’obéissent-ils, consciemment ou non, qu’à des critères littéraires ?
De la même façon qu’il y a désormais des blacks ou des beurs de service dans tout feuilleton télévisé qui se respecte, qu’il y a, de ci, de là, quelques journalistes issus de la diversité,l’attribution du Goncourt 2009 à Marie Ndiaye pour "Trois femmes puissantes" (Paris, Gallimard, 2009) obéit-il à un phénomène de mode ?
Cette question sacrilège, blessante sans aucun doute pour la lauréate, ne peut cependant pas ne pas être posée. Affirmons donc d’emblée : je ne suis pas critique littéraire, mais historien.
Puis : je n’ai pas (encore) lu le Goncourt 2009. Mais, justement, historien, je ne peux m’empêcher d’effectuer un rapprochement avec un épisode vieux de 88 ans, l’attribution du Goncourt 1921 à René Maran, premier lauréat noir du plus prestigieux des prix littéraires.
René Maran (1887-1960), Guyanais, né à Fort-de-France (certaines sources indiquent qu’il est né lors de la traversée entre Guyane et Martinique), fait des études en métropole (Bordeaux), puis choisit l’administration coloniale.
En 1912, il est en poste en Oubangui-Chari, l’actuelle République Centrafricaine. Il y occupe un poste fort modeste, agent de police. Mais il y rencontre, déjà, le racisme des administrateurs et des petits blancs. La vie d’un administrateur colonial, alors n’est guère accaparante, et le jeune Maran a tout le temps pour prendre force notes, qu’il utilise pour l’écriture d’un premier roman, "Djogoni", écrit pendant la guerre mondiale, mais qui ne sera publié qu’à titre posthume (Paris, Ed. Présence africaine, 1966).
En juillet 1921 sort des presses, chez Albin Michel, son premier roman publié, "Batouala". La thèse de l’ouvrage, exaltant la nature africaine, n’avait rien d’extrémiste, voire même était peut-être teintée d’un exotisme / érotisme de bon aloi. Par contre, la préface était très accusatrice contre le bilan du colonialisme en Afrique noire : "Civilisation, civilisation, orgueil des Européens, et leur charnier d'innocents (…), tu bâtis ton royaume sur des cadavres. Quoi que tu veuilles, quoi que tu fasses, tu te meus dans le mensonge. À ta vue, les larmes de sourdre et la douleur de crier. Tu es la force qui prime le droit. Tu n'es pas un flambeau, mais un incendie. Tout ce à quoi tu touches, tu le consumes ". Mais cette préface se voulait cri d’alarme contre des excès, non programme anticolonialiste : « C'est à redresser tout ce que l'administration désigne sous l'euphémisme d' “errements“ que je vous convie. La lutte sera serrée. Vous allez affronter des négriers. Il vous sera plus dur de lutter contre eux que contre des moulins. Votre, tâche est belle. À l'œuvre donc, et sans plus attendre. La France le veut ! ».
Dans le cours du roman, également, l’homme blanc en Afrique était parfois tourné en dérision (sa peur des insectes, sa façon de se vêtir, sa sueur, parfois son poids …). A contrario, le personnage principal, le chef noir Batouala, était noble, courageux, beau. Prose acide, agressive, on le voit, mais qui n’avait rien d’exceptionnel, en ces temps de remise en cause de bien des valeurs: c’est à la même époque que Valéry écrit son fameux « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles » (Nouvelle Revue Française, 1 er août 1919, in Œuvres complètes, Vol. l, Paris, Gallimard, NRF, BibI. de la Pléiade, 1957) sans compter les provocations surréalistes. Mais Valéry, Breton et les autres étaient blancs. Maran est noir, même s’il n’est pas africain, même s’il est plus clair que ses héros…
C’est le mercredi 14 décembre 1921 que le jury du Goncourt attribue – à une voix de majorité – son prix annuel au roman de René Maran. Avaient voté pour lui : Léon Daudet, Henry Céard, Jean Ajalbert, J.-H. Rosny aîné, Justin Rosny jeune, Léon Hennique, Émile Bergerat, Gustave Geffroy (président), Élémir Bourges et Lucien Descaves. Il bat de justesse – une voix – Jacques Chardonne ; Pierre Mac Orlan obtient également des suffrages. Le Figaro du lendemain ne peut s’empêcher de faire de l’humour plutôt facile : « Le sort en est jeté, ou plutôt le gri-gri » (15 décembre 1921). La presse publie la photo du lauréat. Le Petit Journal écrit sobrement :« Un écrivain noir reçoit le prix Goncourt »(15 décembre 1921). Le ton de ces premiers articles est plutôt bon enfant. Les journaux brossent un portrait positif de cet auteur discret, vivant aux colonies une vie de modeste administrateur. Mais, dès le mois suivant, l’Affaire Batouala commence.
Un temps, le tout-Paris, qui se déchire déjà sur l’évaluation de l’art nègre, ne parle que du Goncourt, sans qu’il soit d’ailleurs beaucoup question de… littérature. La tempête se présente sous la forme d’une critique acerbe de Marius-Ary Leblond, truffée de qualificatifs comme « inadmissible… médiocre… faible… ». Réfutant la thèse du bon sauvage corrompu par la civilisation, l’article se conclut par un cinglant : « Sans doute la civilisation n'apporte pas seulement des bienfaits. Elle nous a valu le livre de M. Maran » (janvier 1922). Les deux auteurs (Georges Athénas & Aimé Merlo), qui signaient d’un pseudonyme unique, étaient des Créoles de La Réunion, grandes plumes de la littérature coloniale. De là à penser qu’ils portaient un jugement politique – la défense et illustration de l’Empire – voire racial – quel était ce nègre qui osait se frotter à la littérature ? –, il n’y avait qu’un pas, que le recul nous permet de franchir. Un qui, par contre, ne se posa pas de problèmes de conscience fut un obscur critique littéraire de La Revue bleue,P. Gaultier. Plaisantant finement avec le sous-titre (Véritable roman nègre), il écrivit : « Je préfère croire que l'Académie Goncourt a voulu manifester sa sollicitude pour nos frères de couleur, en attendant qu'elle la marque pour nos frères inférieurs, ce qui pourrait l'inciter à couronner l'an prochain s'il s'en produisait un, un “véritable roman singe“ » La Revue bleue, 21 janvier 1922 ; cité par Gabriel Boillat, Revue d’Histoire Littéraire de la France, n° 4, juillet-août 1984).
L’Africain simiesque, vieille canaillerie raciste, pas oubliée, quatre ans à peine après la mort de milliers de nègres Y’a bon sur les champs de bataille d’Europe. D’autres protestations suivent, sans qu’il soit possible aujourd’hui de savoir s’il y eut coalition ou simple coïncidence. Un médecin militaire des troupes coloniales, René Trautmann, interpelle durement celui qu’il appelle avec une ironie grinçante Monsieur Batouala, dans le journal de droite L’Action nationale. Un député conservateur interpelle le ministre des Colonies, Albert Sarraut, en des termes extrêmement agressifs à l’encontre de l’auteur et exige – on pouvait s’y attendre – que la France ne compte plus dans ses fonctionnaires cet ingrat (Dor de Lastours, Chambre des députés, 18 février 1922).
Qui défend Maran ? Il trouve un avocat dont il se serait, peut-être, passé, en la personne de l’infatigable anticolonialiste Félicien Challaye. Celui-ci, au lendemain du congrès de Tours, rejoint le PCF pour un (court) temps. Challaye écrit dans L’Humanité : « Félicitant M. René Maran d’avoir contre lui déchaîné cette meute, proclamons que son “Batouala“ est un beau livre et une bonne action (…). Son réquisitoire contre la colonisation blanche est justifié. Je l’affirme, après avoir, en 1905, visité aux côtés de Savorgnan de Brazza, cette région de l’Oubangui-Chari, désolée par le partage obligatoire, les vols des compagnies concessionnaires, les exactions et les crimes de leurs agents et des agents de l’administration (…). Si l’affaire “Batouala“ obligeait à projeter une vive lumière sur les méthodes coloniales appliquées au Congo français depuis l’introduction du régime concessionnaire. M. René Maran aurait rendu un grand service à ces noirs qui, par le crime des blancs, comptent parmi les êtres les plus malheureux qu’il y ait au monde » (21 février 1922)
L’ouvrage fut interdit en Afrique. Maran, qui entretenait des relations conflictuelles avec l’administration coloniale bien avant l’affaire (Lourdes Rubiales, L’administration coloniale contre René Maran, in Actes du colloque international "Désillusion et désenchantement dans les littératures de l'ère coloniale", Université Paul-Valéry, SIELEC, Montpellier, les 25, 26, 27 mai 2006 ; Site Internet SIELEC), démissionna finalement. Cet épisode aurait pu radicaliser Maran. Il n’en fut rien. Il ne devint jamais un porte-parole de la révolte noire contre le système. Son nom n’apparaît pas dans "La Voix des Nègres" (n° 1, janvier 1927), encore moins dans "Le Cri des Nègres" (n° 1, mai 1931). Alors que son statut d’écrivain assis lui aurait assuré une sorte de paternité morale, il n’est pas dans le noyau fondateur du mouvement de la négritude (bien que Senghor, plus tard, lui ait rendu hommage). Il poursuivit son œuvre d’écrivain, discret, non engagé, antiraciste mais nullement anticolonialiste. Ses œuvres ultérieures, d’ailleurs ("Djouma, chien de brousse", 1927) revinrent à un exotisme gentillet.
L’auteur est mort, un peu oublié, en mai 1960.
Nous ne sommes plus en 1922. Mais les clins d’œil de l’actualité, parfois, permettent des mises au point qui rappellent les racines – en partie coloniales – du racisme français.
Souhaitons à l’ouvrage de madame Ddiaye de n’être l’objet que d’un débat littéraire.
ALAIN RUSCIO [né en 1947, docteur ès Lettres, est un historien spécialiste de la colonisation française et notamment de l’histoire de l’Indochine coloniale.
Il a par ailleurs écrit dans la presse de gauche et d'extrême-gauche (L'Humanité, Le Monde diplomatique, etc.), et est proche du PCF.]
Batouala
(extraits de la préface)
Civilisation, civilisation, orgueil des Européens, et leur charnier d'innocents, Rabindranath Tagore, le poète hindou, un jour, à Tokyo, a dit ce que tu étais !
Tu bâtis ton royaume sur des cadavres. Quoi que tu veuilles, quoi que tu fasses, tu te meus dans le mensonge. À ta vue, les larmes de sourdre et la douleur de crier. Tu es la force qui prime le droit. Tu n'es pas un flambeau, mais un incendie. Tout ce à quoi tu touches, tu le consumes.
Honneur du pays qui m'a tout donné, mes frères de France, écrivains de tous les partis ; vous qui, souvent, disputez d'un rien, et vous déchirez à plaisir, et vous réconciliez tout à coup, chaque fois qu'il s'agit de combattre pour une idée juste et noble, je vous appelle au secours, car j'ai foi en votre générosité. Mon livre n'est pas de polémique. Il vient, par hasard, à son heure. La question « nègre » est actuelle. Mais qui a voulu qu'il en fût ainsi ? Mais les Américains. Mais les campagnes des journaux d'outre-Rhin. [...]
Mes frères en esprit, écrivains de France [...]. Que votre voix s'élève ! Il faut que vous aidiez ceux qui disent les choses telles qu'elles sont, non pas telles qu'on voudrait qu'elles fussent. Et plus tard, lorsqu'on aura nettoyé les suburres coloniales, je vous peindrai quelques-uns de ces types que j'ai déjà croqués, mais que je conserve, un temps encore, en mes cahiers. Je vous dirai qu'en certaines régions, de malheureux nègres ont été obligés de vendre leurs femmes à un prix variant de vingt-cinq à soixante-quinze francs pièce pour payer leur impôt de capitation. Je vous dirai... Mais, alors, je parlerai en mon nom et non pas au nom d'un autre ; ce seront mes idées que j'exposerai et non pas celles d'un autre. Et, d'avance, des Européens que je viserai, je les sais si lâches que je suis sûr que pas un n'osera me donner le plus léger démenti. Car, la large vie coloniale, si l'on pouvait savoir de quelle quotidienne bassesse elle est faite, on en parlerait moins, on n'en parlerait plus. Elle avilit peu à peu. Rares sont, même parmi les fonctionnaires, les coloniaux qui cultivent leur esprit. Ils n'ont pas la force de résister à l'ambiance. On s'habitue à l'alcool. Avant la guerre, nombreux étaient les Européens capables d'assécher à eux seuls plus de quinze litres de pernod, en l'espace de trente jours. Depuis, hélas ! j'en ai connu un qui a battu tous les records. Quatre-vingts bouteilles de whisky de traite, voilà ce qu'il a pu boire en un mois.
Ces excès et d'autres, ignobles, conduisent ceux qui y excellent à la veulerie la plus abjecte. Cette abjection ne peut qu'inquiéter de la part de ceux qui ont charge de représenter la France. Ce sont eux qui assument la responsabilité des maux dont souffrent, à l'heure actuelle, certaines parties du pays des noirs. C'est que, pour avancer en grade, il fallait qu'ils n'eussent « pas d'histoires ». Hantés de cette idée, ils ont abdiqué toute fierté, ils ont hésité, temporisé, menti et délayé leurs mensonges. Ils n'ont pas voulu voir. Ils n'ont rien voulu entendre. Ils n'ont pas eu le courage de parler. Et à leur anémie intellectuelle l'asthénie morale s'ajoutant, sans un remords, ils ont trompé leur pays.
C'est à redresser tout ce que l'administration désigne sous l'euphémisme d'« errements » que je vous convie. La lutte sera serrée. Vous allez affronter des négriers.
Il vous sera plus dur de lutter contre eux que contre des moulins. Votre, tâche est belle. À l'œuvre donc, et sans plus attendre. La France le veut !
Ces extraits sont tirés de la préface de la première édition du roman de René Maran, Batouala, véritable roman nègre, publié à Paris chez Albin Michel en 1921
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Léo Malet ; La Vache Enragée
Léo La Gouaille
Un des grands arpenteurs qui ont exploré la ville, nez au vent. Sacré zef, celui qui souffle sur les Nouveaux mystères de Paris ! Il charrie l'odeur des ruelles grasses et des pavés d'hier. Un parfum plus enivrant que celui de la dame en noir. Les fleurs qui le composent poussent dans les cimetières aussi sûrement que le sapin dans les caves. En les reniflant, Malet aura promené sa bouffarde sur des kilomètres de linceul, des abattoirs ensoleillés aux brouillards du pont de Tolbiac. A l'arrivée, il appartient définitivement à la littérature populaire. Celle que mépriseront toujours les beaux esprits qui, au fond, n'aiment pas le peuple. De ceux-là, Malet s'en fout. Après Sue, Ponson du Terail, Zévaco, Leroux, Souvestre et Alain il est le dernier à avoir créé un héros légendaire. Nestor Burma. Le détective au pavillon noir, le chevalier errant de Montsouris à la Nation, l'homme qui met le mystère knock-out. Polop ! me souffle-t-on. A trop arpenter les coins sombres, Malet a dérapé. A force de gouailler sans garde-fou, il a franchi la ligne. Sa France popu, n'est pas black-blanc-beur. Malet raciste ? On l'a dit. Lui aussi, et écrit. Ca ne te gène pas ? Si. Je pourrais arguer que l'homme est complexe, qu'il a des fêlures, qu'il était d'un autre temps, celui des colonies, des Y'a bon Banania, de Tintin au Congo. Qu'il en a arrêté les aiguilles faute d'en comprendre le mouvement. Peine perdue, s'il était là, il en rajouterait, comme pour caviarder toute excuse à l'avance. Ce Léo là, je le laisse. Et je prends l'autre. Le poète du trottoir et des cadavres exquis, le traîneur de mistoufle, le pote à Breton, le Malet de Tardi, le Maléo de Jean-François Vilar. Le vrai Léo.
La Vache Enragée
Ce livre vous fait découvrir la vie de Léo Malet par sa propre plume. Son enfance, sa "montée" à Paris, la découverte du mouvement surréaliste, ... C'est vraiment passionnant, pas besoin d'être amateur de polar pour l'apprécier à sa pleine mesure. Léo Malet a vécu une vie plus qu'intéressante, a fait des rencontres extraordinaires (Breton, Duchamp, Magritte, Prévert, Tanguy, Dali et j'en passe !) et il a une façon de restituer de tout cela qui m'a accroché immédiatement. J'ai lu ce livre tout d'une traite et ne peux que le recommender sans aucune réserve ! Richement documenté, accompagné d'une impressionnante iconographie, ce livre est indispensable pour tous les amateurs de Léo Malet. D'autant plus que ce livre est resté très longtemps introuvable chez les bouquinistes. Cette édition est une aubaine.
Notre chienne Hermione l'a vraiment apprécié, elle en a bouffé d'la Vache Enragée ! ! !
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Dans la peau d'un intouchable / Ambedkar
Ambedkar leader intouchable du milieu du XXe siècle, lutta toute sa vie pour la justice sociale, contre le castéisme et contre l'hindouisme.
Juriste éminent, ministre de la Justice après l'Indépendance, il fut l'un des péres de la Constitution de l'Inde moderne et laïque qui abolit l'intouchabilité. Hindou de naissance, il embrassa avant de mourir en 1956, le bouddhisme, religion égalitaire qui ne reconnait pas les castes.
Il suscita la conversion en masse de millions d'intouchables au bouddhisme et est en quelque sorte l'ennemi de l'hindouisme. Il arrive que les statues-il est devenu un personnage historique-, installées sur la voie publique ou dans les écoles, soient déboulonnées par les extrémistes hindous de hautes castes, comme à Ghazipur, un canton voisin de Bénarès. Les intouchables, eux, le considèrent avant tout comme le défenseur de leurs droits, un héros, un saint laïque.
Ambedkar prêchait l'égalité de tous les citoyens et l'éradiction du système des castes? C'est à dire de l'hindouisme. Car le castéisme est nécéssaire à l'hindouisme comme l'eau au poisson, l'alcool à l'ivrogne.
L'accomplissement de son devoir personnel de caste-et non d'un devoir universel-et le système de réincarnation dans une caste plus ou moins élevée en récompense de vos actions bonnes et mauvaises constituent les deux piliers fondamentaux de cette religion en attendant la délivrance finale et le paradis. Sans le désir de renaître brahmane ni la menace de devenir intouchable, le système morale hindou ne fonctionnerait pas.
Ambedkar comprit que toute réforme de l'hindouisme pour élimininer l'intouchabilité était impossible et il choisit la voie légale et celle de la croissance économique pour rendre les hommes égaux.
A la même époque, Gandhi militait aussi contre l'intouchabilité mais il défendait le système des castes qu'il jugeait une excellente division du travail par la naissance. Il rêvait de purifier l'hindouisme. Pour réhabiliter les intouchables, il leur demandait de suivre des coutumes plus propres et il réclamait aux membres de hautes castes de faire pénitence et preuve d'humilité.
Le parallèle entre Gandhi et Ambedkar fascine. Ces deux contemporains étaient originaires de l'Ouest de l'Inde, ils étaient juristes et ils avaient fait leurs études en Occident, fait rare à l'époque. Mais ces deux combattants occidentalisés de l'intouchabilité étaient adversaires. Gandhi le réformiste et Ambedkar le révolutionnaire-il détestait néanmoins les communistes. L'évangéliste et le laïc. Gandhi baptisa pudiquement les intouchables "enfants de Dieu" et Ambedkar les fit séculièrement dénommer "castes répertoriées" par l'Administration. Gandhi demandait aux hindous de hautes castes qu'ils acceptent parmi eux les intouchables, alors qu'Ambedkar mobilisait les intouchables pour qu'ils se libèrevt eux-mêmes. Gandhi idéalisait le village traditionnel, son artisanat et son système social fondé sur l'interdépendance des castes ; Ambedkar affirmait que les villages indiens n'étaient que des repaires ségrégationnistes et obscurantistes, et, qu'il fallait promouvoir l'industrie pour développer l'économie et réaliser l'égalité entre tous les hommes.
En 1932, Ambedkar obtint des colons britanniques des droits électoraux particuliers pour les intouchables, mais Gandhi entreprit alors une grêve de la faim pour protester contre cette faveur qui, selon lui, éloignait les intouchables de l'hindouisme. Gandhi dans la mouvance du Parti du Congrès, craignait l'émergence d'un mouvement intouchable indépendant qui affaiblirait les dirigeants du Congrès et il n'estimait guère les capacités intellectuelles des intouchables, même pour la défense de leur propre intérêt.
En 1931, après sa première rencontre avec Ambedkar, Gandhi s'étonna qu'Ambedkar soit un enfant de Dieu et non un brahmane ému par l'intouchabilité. Comme si les intouchables étaient incapables d'engendrer leur propre leader. En 1936, Ambedkar flirta avec le sikhisme en conseillant aux intouchables de se convertir à cette religion égalitaire. Gandhi, moqueur et inquiet que l'hindouisme perde vingt pour cent de ses fidèles, s'interrgea sur la question de savoir si les intouchables pouvaient distinguer les mérites entre les différentes religions "plus qu'une vache" (sic).
Le combat de ces deux défenseurs des intouchables est d'autant plus passionnant que, au crépuscule de leurs vies, leurs rôles se mélangèrent. Le saint Gandhi réalisa enfin que les lois étaient nécéssaires pour protéger les intouchables et qu'il fallait détruire le système des castes - même s'il voulait conserver l'hindouisme et se mordait la queue en réalité. Le laïque Ambedkar devint religieux en se convertissant au bouddhisme.
[Texte emprunté à Marc Boulet, "Dans la peau d'un intouchable"]
"Considerez-nous égaux...Si votre esprit est guéri, l'eau dans ce bol sera égale à l'eau du Gange."
Les intouchables, ou parias, forment, en Inde, un groupe d'individus exclu du système des castes régissant la société indienne (stricto sensu, ils sont même considérés comme à proprement parler hors caste). Ils représentent environ 160 millions de personnes et peuvent aussi être appelés Harijan (« enfant de dieu », forme utilisée par Gandhi), mais préfèrent le terme de « dalit » qui signifie « opprimé ». L'appartenance à une caste est héréditaire, ce qui limite les possibilités d'ascension sociale.
"Dans la peau d'un intouchable", Marc Boulet
L'enquête la plus cinglante que j'aie lu pour l'instant sur l'Inde. Précisons les choses immédiatement : ce n'est pas des mieux écrit (bizarrement, c'est le cas de presque tous les essais sur l'Inde : mais pourquoi donc, être chercheur ne suppose pas d'oublier le style, que diable !), c'est volontairement linéaire et cela commence et finit de manière abrupte. Pas d'effets de manche : au lecteur de décider si oui ou non il adhère aux prémices et aux conclusions. D'ailleurs, Marc Boulet, l'auteur de Dans la peau d'un intouchable, ne s'en cache pas : il recherche le sensationnalisme, et ne se prive pas pour donner ses sentiments et juger à chaque instant. Pris sur le vif, en fonction aussi de ses propres aspirations dont personne n'est jamais exempt, ce livre est un instantané de ce qu'il a vécu lui en se déguisant en intouchable.
Marc Boulet est d'ailleurs un spécialiste du masque : il s'est à plusieurs reprises déguisé, fondu presque, dans un personnage afin de mieux comprendre les ressorts de sociétés, pays ou classes différentes de celles dont il est issu. Journaliste français polyglotte, il a parcouru la Chine, s'est installé quelque temps en Russie et a décidé au début des années 1990 de se fondre à Bénarès dans la peau d'un intouchable. Parce que quitte à tenter de comprendre une société, autant commencer par ce qu'elle méprise le plus : et en Inde, malgré l'abolition des castes par la Constitution de 1947, le castéisme reste des plus prégnants.
Voilà. Ensuite, on peut reprocher le peu de scientificité de son expérience : Bénarès est-elle représentative de l'expérience intouchable en Inde ? Non, et il l'assume ; d'ailleurs son petit passage à Ayodhya avant les émeutes de décembre 1992 le prouve, la situation est pire ailleurs comme elle doit être meilleure dans d'autres villes. En tout cas, l'ensemble de cette aventure est rythmée par les découvertes et les impressions de Marc Boulet, ses réflexions sur tel ou tel point expliquent d'ailleurs bien des choses : pourquoi certains Indiens ne prennent pas directement l'argent dans la main des Occidentaux (qui sont, dans le système brahmanique, plus bas que les intouchables car même pas hindous), la place de la politesse (une délicieuse comparaison avec la Chine, autre pays où la rudesse est de mise mais où elle ne prend pas la même valeur) etc.
Une première partie du livre est consacré à, outre la justification d'une telle démarche (un besoin d'aventure, de reconnaissance et de comprendre qui le taraude), sa transformation : apprentissage de l'hindi, teinture des cheveux et de la peau, maculation des vêtements et plongée dans l'abîme.
Le lecteur suit Ram Mundâs, intouchable d'origine aborigène, à Bénarès : et tout y passe. Comment jour après jour, il découvre l'organisation de la vie des intouchables indiens, des techniques de mendicité, de la place où dormir, de la mort qui est partout, de la violence extrême. Cette violence émane des castes supérieures (les quatre castes qui ne sont pas intouchables), des policiers, elle est morale aussi, sous la forme de l'impunité totale (une scène infâme d'une folle âgée battue quasi à mort par un père de famille sur un quai de gare sous les yeux de sa femme qui l'encourage) et même pire, de l'absolue justification d'un tel comportement par les traditions brahmaniques.
Et devenir intouchable est destructeur pour Marc Boulet lui-même : il découvre l'ennui, le regard qui méprise mais surtout qui ignore, qui passe sur lui comme sur le néant ; il s'étonne également de l'absence totale de contact ou de solidarité entre les intouchables. Manger, pousser l'autre, voler l'autre et surtout bien l'écraser en savourant la victoire : voilà ce qui transparaît de la société iintouchable et de l'ensemble de la société indienne dans cette enquête.
Révolte bien sûr. Mais pas seulement. Il n'en peut plus. Marc Boulet au fur et à mesure est réellement devenu Ram Mundâs, et s'est laissé gagner par la logique du bourreau, exactement (pardonnez-moi le parallèle galvaudé mais il fonctionne réellement) comme dans les camps de travail, de concentration et d'extermination nazis où certaines victimes finissaient par adhérer au discours dominant et penser qu'elles méritaient vraiment leur situation. Et c'est exactement le discours du castéisme justement : si tu es à telle place, c'est que tu le mérites, donc si tu es impur, malade, pauvre, affamé, estropié, je ne vais sûrement pas t'aider. C'est ce qui fait que ce livre est poignant par moments : parti pour enquêter, le journaliste chevronné se laisse envahir par son sujet.
C'est dire la force du système brahmanique, ce qui explique qu'il perdure encore aujourd'hui malgré toute son inhumanité, son illégalité et son iniquité.
"L'expression "droits de l'homme" n'a aucun sens en Inde. C'est un concept moral fondé sur le respect mutuel entre les citoyens, un concept égalitaire impossible à greffer sur la société hiérarchique hindoue". Tout est dit ; et plus, actuellement, l'Inde refuse toujours que la question des intouchables soit portée à l'ordre du jour des Conférences sur le racisme de l'ONU.
Note importante : étonnamment, cette enquête n'a pas été traduite en anglais et n'a pas été diffusée en Inde. Mais pourquoi donc ? Hinhinhin...
"salauds de brahmanes" !
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Sierra Leone's Refugee All Stars
Créé par des réfugiés de la Sierra Leone, alors en pleine guerre civile à la fin des années 90, Sierra Leone's Refugee All Stars est la rencontre de musiciens professionnels réfugiés dans des camps installés en Guinée. Ils montèrent ce groupe avec l'aide d'ONG pour acheter leurs instruments. Leur album intitulé 'Living Like a Refugee' a été enregistré entre août 2002 et octobre 2005 tout au long de leur exil.
Le documentaire édifiant, du Sierra Leone's Refugee All Stars, suit un groupe de musiciens sierra-léonais qui ont à faire face à la décennie de guerre civile sévissant dans leur pays en formant un groupe et à la tournée des camps voisins pour aider leurs concitoyens, Africains de l'Ouest, d'oublier leurs problèmes .
Réalisé par Zach Niles et Banker White (produit par Ice Cube), le doc a été bien accueilli sur le circuit des festivals et a reçu le Prix du Documentaire à l'AFI Fest.
Pendant documentaire les cinéastes suivent le groupe, qui ont une influence occidentale R & B / Reggae, inspirant des paroles qui favorisent le changement social, avec l'audition des membres de la bande, des histoires de survie. En fait, les villageois pour qui ils jouent sont si fidèles à la bande que dans le film, nous voyons l'ONU fait appel au groupe pour encourager les Sierra-Léonais à rentrer chez eux après qu'un texte d'accord avec les rebelles commencent à se répandre . Le groupe s'attele à la tâche, mais non sans que beaucoup d'entre eux lsinterroge, si c'est la bonne décision. . .
Niles et blanc présente un aspect touchant à un groupe de personnes à travers la musique qui attire l'attention du public sur une partie du monde que peu d'occidentaux connaissent. Et depuis la réalisation de ce documentaire, le groupe a poursuivi sa mission de prêche, ils sont toujours sur une tournée internationale et ont actuellement un album. -
Hommages à THIERRY JONQUET
L'écrivain Thierry Jonquet, une des figures incontournables du nouveau polar français auteur d'une vingtaine de romans, notamment pour la Série noire, et de nombreuses nouvelles, est décédé dimanche 9 Aout à l'hôpital de La Salpêtrière de Paris. Il était agé de 55 ans.
Né en 1954 à Paris, Thierry Jonquet avait publié son premier roman, «Mémoire en cage», en 1982 dans la collection «Sanguine» chez Albin Michel.
Engagé politiquement à Lutte ouvrière puis à la Ligue communiste révolutionnaire, il travaille d'abord en milieu hospitalier, notamment en gériatrie et dans un établissement psychiatrique, où il est confronté à la mort et à la folie, qui deviendront les thèmes récurrents de ses romans.
Un auteur phare
Avec «Mygale» (1984), Thierry Jonquet rejoint la Série noire chez Gallimard. Il est alors l'une des figures du nouveau polar français, avec des romans très noirs, ancrés dans le réel, où se mêlent satire politique et critique sociale. Jonquet publie alors occasionnellement sous le pseudonyme de Ramon Mercader (l'assassin de Trotski).
«J'écris des romans noirs. Des intrigues où la haine, le désespoir se taillent la part du lion et n'en finissent plus de broyer de pauvres personnages auxquels je n'accorde aucune chance de salut», écrivait-il en 1998 dans "Rouge c'est la vie", récit de son engagement militant.
Il est notamment l'auteur de «La Bête et la belle», paru en 1985 sous le numéro 2000 de la Série noire, de «La vie de ma mère» (1994), dans lequel il évoque le parcours d'un élève en difficulté, des «Orpailleurs» (1993), de «Moloch» (1998) ou de «Jours tranquilles à Belleville» (2004).
Thierry Jonquet avait peu à peu brisé les codes du «roman noir» traditionnel pour décrire la détresse sociale, comme dans «Ad vitam aeternam» (2002) ou «Mon vieux» (2004), destins croisés d'un écrivain et d'un SDF poussés au crime.
Il est également l'auteur d'une dizaine de romans pour la jeunesse, publiés notamment dans des collections polars pour enfants, avec la série des «Lapoigne» (Nathan) ou «Les fantômes de Belleville».
Son dernier livre, «Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte», paru au Seuil en 2006, lui avait valu la médaille d'honneur de la Licra.
Ma sélection...
Qui ? Pourquoi ? Comment ? Telles sont les trois questions que se pose le commissaire Gabelou face à ses trois cadavres. Car il y a forcément un lien entre les corps carbonisés retrouvés dans l'appentis du jardinier de l'hôpital. Mais Gabelou nage dans le brouillard. Qui a tué le docteur Morier, responsable du service des infirmes moteurs et cérébraux ? Cynthia, la jeune handicapée en fauteuil électrique ? Et le père de Cynthia ? Et si l'un des trois avait tué les autres et s'était suicidé ensuite ? Mais lequel ?... Ce n'est pas Cynthia qui parlera. C'est bien dommage car, si Gabelou pouvait entendre sa confession, il verrait qu'il ne faut pas se fier aux apparences...
Récit d'une vengeance savamment fomentée, Mémoire en cage est l'un des premiers romans de Thierry Jonquet. D'une construction machiavélique, ce récit est un chef-d'oeuvre de suspense. Il met en scène une machination parfaitement orchestrée par un personnage qui cache admirablement bien son jeu.
C'était vraiment terrible ce livre! Je ne sais toujours pas comment en parler sans tout dévoiler. La seule issue, ne rien laisser sortir du résumé! Il y a bien assez sur le 4ème de couverture. Quoique, entre la lecture du résumé et le commencement du roman, je ne voyais pas très bien où tout cela allait me conduire. Le fait est que dans ces 150 pages se trouve une superbe intrigue! Ami du polar, bonsoir! C'est froid, c'est noir, c'est glauque, c'est bizarre et ça intrigue! On ne sait pas où on va. Je me suis laissée guidée par les mots de Jonquet, j'ai visité les tableaux qu'il me permettait de voir, je l'ai suivi... jusqu'à l'assaut final. Une fin en tornade, un dénouement "juke box" -ça veut dire "la pièce tombe et on comprend." Difficile d'aller plus loin et j'espère ne pas en avoir trop dit. La seule chose à ajouter : il faut absolument lire ce titre. Une écriture mystérieuse à plusieurs voix, qui s'entremêlent comme la toile d'une mygale.
Quand la juge d'instruction Nadia Lintz arrive sur les lieux du crime, elle s'attend à trouver une scène d'horreur, mais pas à ça : des cadavres d'enfants carbonisés, figés dans une dernière tentative désespérée d'échapper à la mort. Que faisaient-ils, enfermés dans ce pavillon délabré ? Qui les y avait amenés ? Qui y a mis le feu ? Ce qui ressemble à première vue à un règlement de compte entre trafiquants d'enfants, se révèle n'être qu'un maillon d'une affaire bien plus horrible. Pour faire triompher la justice, Nadia devra plonger dans l'obscurité de l'âme humaine et contempler la face de Moloch.
Reprenant des personnages présents dans Les Orpailleurs, Jonquet traite dans ce roman de l'un de ses thèmes favoris : la place réservée aux enfants dans notre société dite évoluée. Grâce à une construction particulièrement resserrée, il passe de situation en situation, de personnage en personnage, pour révéler au fil des pages l'étendue des dégâts. Un roman qui fait froid dans le dos.
...et mon préféré...
Un corps massacré est découvert dans un immeuble délabré. Non identifiable. On peut juste constater que c'est une jeune fille. Détail macabre, la main droite a été coupée. Le travail est propre, le tueur s'y connaissait. L'équipe de l'inspecteur divisionnaire Rovère est chargée de l'enquête. Une semaine plus tard, un deuxième cadavre est retrouvé. C'est aussi une femme et le rituel de l'assassinat est le même. Dès lors, l'idée d'un meurtrier poursuivant une vengeance prend forme et commence la course contre la montre pour éviter d'autres morts.
Les meurtrissures du corps et de l'âme ne disparaissent jamais complètement ; Thierry Jonquet le prouve avec ce livre qui prend ses racines dans les pans obscurs de l'Histoire. D'une impeccable construction, cet excellent roman présente tous les mécanismes d'une enquête judiciaire vue de l'intérieur. Cet ouvrage a obtenu le trophée 813 du meilleur roman noir français 1993.
Pour en savoir plus ;
le site officiel de Thierry Jonquet
Reposez en Paix Monsieur Jonquet. -
Eliot Pattison "Dans la gorge du dr4gon"
Eliot Pattison
"Dans la gorge du dragon"
Pour avoir mis en cause un haut fonctionnaire lors d'une enquête sur une affaire de corruption, l'inspecteur chinois Shan a été exilé au Tibet et incarcéré dans un camp de travail où la plupart de ses co-détenus sont des moines tibétains. En effet, depuis l'invasion du Tibet en 1959, le gouvernement chinois a tout fait pour détruire la culture, la religion et les traditions tibétaines. Depuis quatre ans qu'il partage le quotidien de ces hommes pieux et courageux, Shan a appris à les respecter et à les aimer. Un matin, alors que les prisonniers arrivent sur leur chantier de travail, ils découvrent un cadavre: le corps décapité d'un américain. Le gouverneur de la région, le Colonel Tan, de sinistre réputation, désire clore l'affaire au plus vite, si possible par un rapport d'accident. Comme le procureur est en congé, il décide de faire appel à Shan, qui a le mérite d'être chinois et de connaître la procédure. Quelques semaines plus tôt, Shan s'est fait remarqué en forçant le directeur de la prison à libérer un vieux moine incarcéré depuis trente ans, ce qui lui a valu d'être "réduit", c'est-à-dire puni. Si Shan accepte, c'est uniquement pour aider ses amis prisonniers. En effet, il sait que les moines vont refuser de continuer à travailler dans un lieu où s'est passé un acte violent, tant que les rites de purification n'auront pas été effectués. Seuls ces rites permettront à l'âme du défunt de ne plus hanter les lieux et de trouver la paix. Mais si les hommes arrêtent leur travail, ils vont se faire massacrer par les soldats de la Sécurité Publique, les terribles "noeuds". Shan commence donc son enquête.
Dans ce roman, Eliot Pattison se livre au travail déjà effectué par Tony Hillermann avec le Navajos: sous prétexte d'une intrigue policière, faire découvrir au lecteur un peuple et une culture. Et le résultat est très, très bon. Voilà un livre qu'il faut lire au moins à trois niveaux. D'abord, c'est une histoire policière bien ficelée, qui mêle des éléments disparates: une mine américaine, des temples bouddhistes, un démon qui hante les montagnes. Shan suit une voie étroite qui hésite sans cesse entre légende et modernité, entre magie et technologie, entre religion et cupidité. Ensuite, c'est une découverte du Tibet et de ses traditions, souvent surprenantes, mais toujours pleines de sens. Mais ce n'est absolument pas une promenade touristique. Enfin, c'est un manifeste politique qui nous rappelle que le Tibet est occupé par la Chine depuis cinquante ans et que les Tibétains sont soumis à l'oppression et à la déculturation. Mais Eliot Pattison n'est pas naïf au point de croire que seule la bonne volonté occidentale pourra alléger la situation, et à ce titre la fin est surprenante et plutôt cruelle...
C'est un livre bien écrit et bien documenté. On s'y croirait, dans ses montagnes isolées, dans la cahute où les prisonniers parviennent à se livrer leur rituel religieux, sous la tentes des bergers nomades, où dans les gompas qui tombent en ruines. On sent l'amour que l'auteur porte à ce peuple meurtri et plusieurs scènes mettant en scène de vieux moines sont vraiment pleines d'émotion. Et, en plus, j'ai aimé que la plupart des personnages secondaires évoluent entre le début et la fin de l'histoire: le jeune Yeshe, qui a renié sa culture tibétaine pour survivre, le sergent Feng qui au contact des Tibétains va retrouver un peu d'humanité et s'interroger sur sa propre histoire, le docteur Sung qui a renoncé à toute rébellion, le Colonel Tan qui se révèlera bien différent de ce qu'il laissait paraître. Finalement, s'il y a un message dans ce livre c'est qu'il ne faut jamais renier sa culture d'origine, quelle qu'elle soit.
Juriste de formation, économiste de notoriété internationale et grand voyageur, Eliot Pattison est un spécialiste de la Chine et du Tibet. Dans la gorge du dragon, son premier roman, a été récompensé par le prix Edgar Award 2000. La troisième aventure de cette série, L'oeil du Tibet, a paru aux Editions Robert Laffont. Eliot Pattison vit aujourd'hui en Pennsylvanie.
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Niccolò Ammaniti, cannibal transalpin !
A quoi ressemble un ancien cannibale? De passage chez son éditeur parisien, Niccolò Ammaniti apparaît comme ce quadragénaire d’allure plutôt sage qu’on rencontre assis devant un verre d’eau minérale.
A première vue, rien de très inquiétant chez ce romancier romain né en 1966 et qui, au milieu des années 90, avait fait ses débuts sous la bannière d’une Jeunesse cannibale. La rumeur transalpine évoquait alors une nouvelle génération d’écrivains prête à déchiqueter la littérature de ses aînés.
Niccolò Ammaniti s’empresse de ramener l’épisode à ses justes proportions: «C’est l’éditeur Einaudi qui a parlé d’une Jeunesse cannibale en donnant ce titre au livre réunissant nos textes. Nous avions envie de rompre avec certaines traditions, c’est vrai, mais nous n’avions pas de théorie commune et ce livre n’était en aucun cas un manifeste.» On prend note. Pas cannibale, donc.
Ce qui ne l’empêche pas l’écrivain d’avoir le mordant d’un piranha.
Comme Dieu le veut, son dernier roman couronné dans son pays par le prix Strega 2007 (le plus prestigieux des prix italiens) est désormais un best seller en France.
Une adaptation cinématographique est déjà sortie. Gabriele Salvatores, qui avait déjà porté à l’écran un de ses précédents romans, Je n’ai pas peur (Grasset, 2002), s'est chargé de l’adaptation.
Le père, le fils, Dieu. On résumerait difficilement cette œuvre chorale, polyphonique, faite de chapitres brefs, tendus, qui s’imbriquent jusqu’à produire une architecture savante et très cohérente. Disons simplement qu’il s’agit avant tout d’un père et d’un fils. De l’amour et de la détresse qui les lient. Avec la certitude que Dieu n’est pas toujours de leur côté.
Autour d’eux gravite une petite société de personnages chez qui le malheur enfile souvent des habits burlesques. Le lecteur rit beaucoup malgré la tristesse, le chômage, la misère humaine, la violence sourde ou qui éclate brusquement. Malgré, aussi, ce décor sans âme qui n’est plus de la campagne sans être pour autant de la ville. Et malgré la sinistrose de cette Italie blafarde où seuls les programmes de la télé berlusconienne amènent quelques touches de couleurs criardes.
Ils n’ont rien pour plaire, et on les aime pourtant ces personnages agrippés envers et contre tout à l’espoir d’un miracle (un braquage qui les enrichirait, un amour qui embellirait leur vie, un signe tombé du ciel…), alors qu’un commun destin les entraîne dans un mouvement aussi précipité qu’inexorable. On les dirait projetés comme des billes de flipper, au gré d’une intrigue qui ne cesse de les faire bondir et rebondir.
Biologiste d’abord. La précision de cette machinerie romanesque laisse imaginer qu’elle doit quelque chose à l’écriture cinématographique, Niccolò Ammaniti ayant eu l’occasion de se frotter au travail de scénariste. L’auteur tempère: «L’écriture cinématographique m’a sans doute influencé.
Mais il suffit d’ouvrir Le comte de Monte-Cristo pour voir comment fonctionnent les techniques de cadrage ou de montage, les champs et les contrechamps. Comme si Alexandre Dumas avait déjà vu des milliers de films…»
Tant qu’à faire, Niccolò Ammaniti revendique plutôt l’influence de la biologie, sa formation première: «A l’école, je ne brillais pas en italien.
J’ai même dû redoubler à cause de ça. Si j’ai étudié la biologie, c’est parce que je m’intéressais aux rapports à l’intérieur des espèces ou entre elles. Mais, au lieu de suivre mon inclination vers la zoologie, l’éthologie ou l’écologie, j’ai fait de la neurophysiologie et j’ai fini par ne plus m’occuper que d’une petite molécule dans un certain type de neurone.»
L’écrivain n’a cependant pas tué le biologiste. «L’adaptation d’un être à son environnement ou les modifications qui résultent chez lui de ses contacts avec les autres, ce sont des questions que j’ai plus étudiées dans le monde animal que dans le monde humain.» En 1994, Niccolò Ammaniti publie Branchies (traduit aux Editions du Félin, 1999). Il s’offre ainsi le meilleur et le moins coûteux des laboratoires: le roman.
Le livre suivant, un essai écrit à quatre mains avec son père psychologue, porte un titre qui fait office de programme: Au nom du fils. Car les thèmes de la transmission parentale et de l’adolescence vont resurgir avec une régularité obsédante au fil des publications: «Je m’intéresse beaucoup à l’adolescence.
La part la plus importante de notre vie se joue à ce moment-là, quand on passe de la dépendance à l’indépendance. Un adolescent représente pour moi le personnage parfait.
C’est un âge où tout est possible, le meilleur comme le pire, et peu de choses suffisent pour qu’on commette soit des atrocités, soit des actes héroïques.»
Dans Comme Dieu le veut, l’adolescent Cristiano doit se débrouiller avec l’éducation transmise par son père Rino. Ce dernier, une espèce de skinhead bariolé de tatouages, délicat comme un panzer, semble être curieusement le seul, dans le roman, à prendre encore au sérieux ce qui se transmet d’une génération à l’autre.
Niccolò Ammaniti commente: «Rino n’a rien d’autre que son fils. Il vit dans la terreur permanente qu’on lui en retire la garde et il voudrait le protéger. Mais il le fait de manière un peu tordue, comme une louve enseignerait la chasse à ses petits.» Il s’agit d’apprendre à ce fils à s’en sortir dans une société qui, aux pauvres, ne laisse guère d’autre espoir que la notoriété par la téléréalité.
Italie fatiguée. L’adolescence a grandement rompu ses liens avec la politique et Niccolò Ammaniti le déplore: «C’est pour moi une grande tristesse de constater que les partis d’extrême gauche ont disparu en Italie.
L’idéologie qu’on peut dire communiste, pour faire simple, est utile pour se former durant l’adolescence. Elle permet d’imaginer un monde complètement différent et c’est une chose importante, même si l’âge nous rend ensuite plus modérés. Ne plus avoir ça, c’est devoir renoncer aux grandes pensées.»
Pour sa part, il a voté pour le centre-gauche représenté par Walter Veltroni aux dernières élections. Sans enthousiasme. Dans cet état de fatigue qu’éprouve l’Italie face à ses convulsions politiques.
L’Italie était fatiguée et Niccolò Ammaniti l’était aussi: Comme Dieu le veut est un livre qui a pris cinq ans de ma vie. La matière que je traitais était si difficile à manipuler que j’en suis sorti lessivé.» Aujourd’hui, un nouveau livre est en route. «Il parle aussi de l’Italie d’aujourd’hui. Mais il s’agit cette fois-ci d’une comédie et il devrait surtout faire rire.»
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PIERRE CORAN
Pierre Coran est poète et romancier belge de langue française, né en 1934 à Mons. Il habite avec son épouse le petit village d'Erbisœul dans la province de Hainaut. Une école primaire de Mons porte son nom.
Il est le père de l'écrivain Carl Norac.
Il écrit ses premiers textes rimés à l'âge de 9 ans. Le poète sera instituteur, directeur d'école puis professeur d'histoire de la littérature au Conservatoire Royal de Mons.
Au fil des ans et des livres, la vocation d'auteur de littérature pour la jeunesse devient prioritaire et se voit consacrée en 1989, à Paris, par l'obtention du premier "Grand Prix de Poésie pour la jeunesse".
Anagrammes
Par le jeu des anagrammes
Sans une lettre de trop
Tu découvres le sésame
Des mots qui font d'autres mots.
Me croiras-tu si je m'écrie
Que toute neige a du génie?
Vas-tu prétendre que je triche
Si je transforme ton chien en niche?
Me traiteras-tu de vantard
Si une harpe devient phare?
Tout est permis en poésie
Grâce aux mots l'image est magie.
Pierre Coran
Œuvres ;
La trilogie des pièces-à-trou :
Le comando des pièces-à-trou
La fronde à Bretelles
La nuit des pélicans
Magma
L'éphelide -
Laurent Gaudé / Voyages aux Bouts des Enfers
LA PORTE DES ENFERS
Matteo est pressé ce matin là. Matteo fait courir Pippo, son fils. Matteo est en retard. Pippo est fatigué, Pippo veut s’arrêter, souffler, respirer un peu mais Matteo le tire, l’entraîne, l’exhorte à avancer.
Mais ce matin là, cette minute là, cette seconde là, une fusillade dans les rues de Naples vient stopper net la course de Matteo et Pippo. Briser net leurs pas ; voler la vie de Pippo. Dévaster celle de Matteo et pulvériser celle de Guiliana, la mère, la femme, arrêter sa vie aussi sec que si c’était elle qui avait reçu la balle perdue.
Peut-on revenir d’entre les morts ? Que deviennent les nôtres, les âmes de nos défunts une fois que l’ombre les a englouties ? N’existent-elles plus que dans nos souvenirs et nos cœurs ? S’étiolent-elles lentement avec le temps et l’érosion de la mémoire ?
Laurent Gaudé a écrit ce livre pour ses morts. Pour illuminer leurs ténèbres et ce récit se transforme en conte qui se voile peu à peu de magie, de douceur, de souffrance aussi, de nostalgie et de poésie.
Matteo, abandonné par Guiliana, elle-même trop dévastée pour rester aux cotés de son mari, va chercher son fils là-bas, en Enfers. Parce qu’il existe une Porte, que lui montrera le Professore Provolone. Les ombres des morts s’y glissent pour effleurer les corps de ceux qui les pleurent, les caresser, leur parler. Cette partie du roman est à la fois âpre, douloureuse, et lumineuse :
« …les ombres étaient en effet d’une incandescence variable. Certaines brillaient comme des feux follets, d’autres étaient si pâles qu’elles semblaient presque transparentes. « C’est la règle aux pays des morts… les ombres auxquelles on pense encore au pays des vivants, celles dont on honore la mémoire et sur lesquelles on pleure, sont lumineuses. Les autres, les morts oubliés, se ternissent et glissent à toute allure vers le centre de la spirale… Dans le foule épaisse de ces dizaines de milliers d’ombres, il distinguait maintenant mille particularités. Certaines pleuraient en se déchirant les yeux, d’autres souriaient, embrassant la terre avec gratitude. « Regarde celle-là… elle a les joues baignées de pleurs et sourit. Elle vient de sentir qu’un vivant pense à elle et c’est quelqu’un dont elle n’aurait jamais imaginé qu’il puisse se souvenir d’elle avec autant d’affection. Regarde. D’autres pleurent et s’arrachent les cheveux parce qu’elles pensaient que leur mémoire serait célébrée et découvrent, avec rage, que personne ne songe plus à elles. Ni leurs proches, ni leurs parents. Elles se vident et ternissent. Elles deviennent de plus en plus pâles jusqu’à être totalement translucides et filent vers le néant. »
Jamais Laurent Gaudé ne sombre dans une sentimentalisme dégoulinant et encore moins un pathos écoeurant. Il y a la deuil, l’absence, les remords, la douleur et le néant, mais le tout est nimbé d’un halo de respect et de douceur, servi par une plume fluide, caressante, presque rassurante.
Comme si nos morts voulaient nous chuchoter à l’oreille des mots de réconfort.
Né le 6 juillet 1972, Laurent Gaudé vit à Paris. Une fois son bac en poche, il se décide à suivre des études littéraires de lettres modernes, jusqu’à la préparation d’une thèse en études théâtrales. Il demandera d’ailleurs que son sujet soit soumis à la direction de l’auteur et metteur en scène dramatique Jean-Pierre Sarrazac.
Passionné par le théâtre, Laurent Gaudé se décide à vivre de sa plume. En 1999, ses efforts se révèlent payants avec la publication de sa toute première pièce, Combats de possédés, parue aux éditions Actes sud à qui il est toujours resté fidèle depuis. En 2002, La mort du roi Tsongor, se voit décerner le Prix Goncourt des lycéens avant que le Prix Gongourt tout court ne vienne courronner Le soleil des Scorta. Un ordre de récompense que l’on peut regretter...
...Le Soleil des Scorta a pourtant obtenu le prestigieux prix Goncourt 2004. L’histoire se déroule en Italie du Sud dans un petit village où tout se sait, tout se transmet, surtout les rumeurs et la peur de l’autre. La plume assuré de l’auteur nous plonge dans l’histoire de la famille maudite du village, celle qui essuie les injures, les quolibets et survit dans la misère. On s’attachera particulièrement aux trois enfants Scorta, la fille Carmela et ses deux frères. De jolies scènes ponctuent le roman, un suspens certain à comprendre le secret de Carmela ou encore quelques épisodes qui font sourire comme celui de l’âne fumeur. Cependant, le roman reste sans enjeu véritable, manque de piquant et on oublie rapidement son contenu.
... lisez plutôt ... La mort du roi Tsongor qui est une plongée vertigineuse dans une nouvelle mythologie tout aussi passionnante qu’est endormante la sagades Scorta. Ce roman a également été récompensé du prix Goncourt des lycéens 2002 et du prix des libraires 2003. Laurent Gaudé invente une cité qui perd son roi et dont l’enjeu est la reprise du royaume par ses enfants et le mariage de sa fille. Mais le passé rattrape ce roi belliqueux qui a conquis son empire par le sang et un jeune nomade surgi du désert vient réclamer la main promise de sa fille alors que tous les préparatifs pour le mariage avec un autre prétendant sont faits. C’est le début d’un siège qui éclate, d’une rivalité mais aussi des destinées de tous les personnages du roman qui sont tous à leur manière des héros ; Samilia, la future mariée doit faire face à son destin tragique, faire le choix impossible ; le plus jeune frère doit parcourir l’empire pour construire sept tombeaux en hommage à son père, les deux prétendants s’arment pour la guerre en chevaliers courageux. Le roman est construit de façon à ce que l’on suive tour à tour les personnages. Les histoires croisées concourent à édifier une nouvelle Antiquité, de nouveaux mythes qui apprendraient encore et toujours à l’homme qu’il a des faiblesses et qu’une vie se bâtit aussi sur des échecs et des errances.
Il est temps de présenter aussi ce livre qui m'a bouleversé, à l'heure où l'immigration est un sujet plus que d'actualité en Europe, que ce soit en France ou la politique de régulations des sans-papiers fait rage ou en Espagne avec les arrivées massives d'africains sur les côtes, chacun se devrait de lire ce livre de Laurent Gaudé.
Ni plaidoyer, ni critique, ce livre nous met dans la peau des principaux intéressés auxquels on ne demande pourtant pas vraiment leur avis : les migrants et ceux chargés de les « recevoir ».
Le commandant Piracci garde les côtes italiennes depuis vingt ans. Repêchant incessamment les candidats à l'immigration s'élançant sur des bateaux de fortune à l'assaut de la citadelle européenne.
Sans état d'âmes ni cruauté particulière, il fait son travail : sauve les hommes en perdition dans les flots et les redirige vers des centres d'accueil d'où ils seront renvoyés vers leur pays d'origine. Mais une rencontre marquante avec l'une de ces candidates à l'exil va changer radicalement sa vision de la vie. Dans le même temps, au Soudan, deux frères se préparent pour le long voyage qui, via la Libye, doit les mener vers la terre des richesses et des espérances. Mais le voyage est bien sûr dangereux et les transformeront radicalement.
Laurent Gaudé ne cherche ni à nous émouvoir ni à nous endurcir, il raconte simplement l'aventure de ces hommes et de ces femmes, de ce qu'ils cherchent, de ce qu'ils sont prêts à accepter, endurer pour avoir leur part de rêve européen, sortir de la misère. Se mettre un instant dans la peau de ces candidats à l'exil pour comprendre leurs motivations et peut-être changer les choses.
Le livre est dur, mais intense.
Bonne lecture !