likeng12

Fille - 39 ans, Yaound, Cameroon
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Blog / L’OBSERVATION PARTICIPANTE ET SES LIMITES DANS LA RECHERC

dimanche 12 juillet 2009 à 05:43

Résumé

Les méthodes d’investigation en sciences sociales sont fondamentales pour toute recherche scientifique pour ce qui est du développement des connaissances. Prendre en compte une méthode de recherche, c’est tout d’abord, la prise en considération de sa signification, son utilité, ses retombées ainsi que ses limites. Dans le souci de situer notre propos, nous allons nous consacrer à identifier les forces mais surtout les limites de l’observation participante pour une meilleure lecture du champ d’action de connaissance de la discipline anthropologique et sociologique en vue d’une contextualisation culturelle plurielle.

En effet, si l’objet fondamental de l’observation participante est le déclenchement d’une dynamique des faits culturels en action comme le démontrent depuis longtemps Malinowski, Mead, Verdier,…Il ne reste pas moins intéressant de recommander une sorte de remise en cause tout au moins une relecture de cette stratégie de collecte des données en sciences sociales. Une science ne meurt-elle pas si ses outils demeurent caducs ?

Tout se passe de nos jours comme si les méthodes de recherche dans les différentes sciences de l’homme avaient atteint leur firmament. Pourtant, une démarche critique apparaît urgente dans ce domaine dans l’optique d’une réactualisation et d’une adaptabilité des approches.

INTRODUCTION

La sociologie tout comme l’Anthropologie ont acquis leur autonomie scientifique depuis des décennies et s’affirment aujourd’hui comme des disciplines d’avant garde dans tout processus de recherche, de compréhension du champ socioculturel et de politique de développement. Omar Aktouf (1992 :164) écrit à propos de l’anthropologie qu’ « on pourrait peut-être considérer qu’en tant que discipline autonome, l’anthropologie se voit dotée d’un statut et d’une responsabilité qu’elle ne songe même pas à revendiquer ». Il n’est donc pas anachronique encore moins superflu de se pencher sur « l’observation participante », l’une des techniques d’accès au corpus qui donne à ces deux disciplines leur étonnante notoriété dans les milieux du savoir. Plus les techniques d’investigation d’une science sont créditées et crédibilisées, plus cette science remplit honorablement ses missions que l’on peut résumer en trois mots principaux : la recherche, la critique et le développement.

Une fois ces objectifs atteints, la science pour survivre aux nombreuses mutations, se devra de s’auto détruire et de s’auto construire grâce à ses acteurs. Notre actuelle entreprise nous semble correspondre à cette exigence. Seule, pareille entreprise transformera la Sociologie et l’Anthropologie en discours plus utilitaire.

1 - Qu’est-ce que l’observation participante ?

D’entrée de jeu, cette question paraît s’imposer dans le cadre d’un tel débat. La question nous semble opportune d’autant plus que la réponse proposée permettra de dissuader les malentendus qui jonchent actuellement la compréhension et l’application de cet élément conceptuel important.

De façon simple, « l’observation participante » est tout d’abord une technique de collecte du corpus empirique, des données ethnographiques dont le sociologue, l’anthropologue,… a besoin dans sa démarche scientifique. En tant que moyen permettant d’avoir la connaissance de l’autre, elle impose à l’enquêteur, à recourir à des stratégies de pénétration et surtout d’intégration dans son milieu d’étude. C’est un devoir d’accessibilité à l’autre et d’interaction du chercheur avec la cible. Il s’agit d’un processus, d’un rapport plus individualisé et profond avec la société, la culture étudiée. Ce mécanisme qui s’établit grâce à une cohabitation généralement longue permet de s’imprégner du sens que les acteurs donnent eux-mêmes à leurs pratiques. J.G. Frazer nous décrit mieux cette démarche telle qu’appliquée par son fondateur :

« Malinowski a vécu là comme un indigène parmi les indigènes pendant plusieurs mois d’affilée ; jour après jour, il les a regardés travailler et jouer, conversant avec eux dans leur propre langue et tirant ses informations des sources les plus sûres qu’il soit- l’observation personnelle et les déclarations faites directement à lui par les aborigènes, dans leur dialecte, sans qu’intervienne un interprète » ( Malinowski, 1963, p.45).

Il s’agit en somme d’être un indigène parmi les indigènes et prendre un intérêt personnel, prendre part entièrement et systématiquement au mode de vie, à ce qui se passe : voilà les points d’ancrage fondamentaux de cette approche.

En guise de résumé, nous dirons que

 l’observateur participant partage la vie, les activités et les sentiments des personnes, dans une relations de face à face, prolongée et partagée.
 l’observateur participant constitue un élément normal, non forcé, non simulé , dans la culture et dans la vie des personnes observées.
 l’observateur participant est un reflet, au sein du groupe observé, du processus social de la vie du groupe en question.

L’anthropologue, le sociologue devient dans ce contexte son propre enquêteur. L’ethnologue devient son propre ethnographe (Lombard1994 : 84). Parmi toutes les techniques de collecte des données en sciences sociales, l’observation participante est la seule qui oblige l’enquêteur, le chercheur à passer plus de temps dans la communauté étudiée. Malinowski, le pionnier de cette technique qui mit fin aux « savants de cabinet », à « l’anthropologie en fauteuil », (armchair anthropology) s’illustra par le temps passé en Mélanésie. A ce propos, Lombard écrit « l’étude des populations des îles Trobriand qui constituait alors, entre 1915 et 1917, un des plus longs travaux d’enquête jamais entrepris ». Par opposition à d’autres techniques de collecte de données dans les sciences humaines telles que l’observation simple, le Focus Group Discussion ( FGD), les entretiens,…), l’observateur participant se distingue par le temps mis sur le terrain au moment de la recherche des données de base de son travail. Au vu de ce constat, l’on doit relever que de nombreux experts de ces disciplines n’ont jamais mis en pratique cette stratégie ethnographique en dépit de la durée de leur carrière et des grades glanés au cours de celle-ci.

2 - Raisons du choix de l’observation participante

En sciences sociales, le choix d’une technique d’investigation est fonction de plusieurs paramètres : le type de sujet ; l’expérience du savant ; les moyens financiers ; le contexte sociopolitique,…Il ne suffit pas de connaître les différentes techniques de collecte existantes, encore faut-il savoir les utiliser comme il se doit. C’est-à-dire savoir comment les adapter, le plus rigoureusement possible d’une part à l’objet précis de la recherche où de l’étude envisagée, et d’autre part aux objectifs poursuivis. Omar Aktouf précise que

« les méthodes et techniques retenues dans une recherche donnée doivent être les plus aptes à rendre compte du sujet étudié et à mener le chercheur vers les buts qu’il s’est fixés en termes d’aboutissement de son travail ».

Toute fois, ce choix fera l’objet de justifications et d’argumentations. Si dans les projets de développement, les commanditaires sont préoccupés par les résultats immédiats contraignant les chercheurs à mettre sur pieds les moyens devant conduire à cours terme à ce but, le sociologue sait qu’il a besoin davantage du temps dans sa délicate tâche.

L’observation participante est apparue comme une stratégie adaptée dans la recherche classique. Les auteurs comme Malinowski, J.Friedrichs, Jacobs, S.T. Bruyn, … étaient plus animés par la connaissance de la culture des peuples que par le dessein de gain pécuniaire après une prestation ethnographique.

Pour essayer d’être d’avantage plus probant, nous nous proposons de donner ici un type d’étude dont la nature et les objectifs peuvent obliger le chercheur à opter pour l’observation participante dans sa démarche.

Nous prendrons un premier exemple. Au cours du mois de mai 2005, nous avons été sollicités pour participer en qualité de consultants dans un projet (PADES ) mené par la Coopération Technique Belge (CT:). Ledit projet consistait en l’identification des problèmes de développement des Baka, de la pharmacopée et de sa préservation. Les techniques de recherche mises sur pieds pour atteindre ce but étaient la collecte documentaire dans les centres de santé et les entretiens de groupe ou Focus Group Discussion (FGD) [comme cela est de coutume dans la recherche action] avec la cible. Au cours de la réalisation dudit projet, les stratégies d’investigation mises en œuvre ont permis d’atteindre des résultats extrêmement lacunaires. Le dessein d’identifier les noms des d’herbes et d’écorces traitant des maladies spécifiques ne fut pas atteint. Les Baka, par ce qu’ayant constaté le risque de dévoilement de leur secret aux inconnus et ceci gratuitement se sont montrés prudents en refusant de fournir des réponses à toute question y relative. Au cours d’une causerie avec certains d’entre eux autour du vin de palme, ils nous expliquaient que pour avoir des réponses fiables à notre enquête, nous devions devenir comme eux. Ils nous rappelaient ainsi la préoccupation de Joseph-Marie de Gerondo de la fameuse Société des Observateurs de l’Homme (1799-1805) qui instruisait ceux qui s’apprêtaient à engager une expédition ethnographique en prescrivant que :

« le meilleur d’étudier les sauvages c’est de devenir l’un d’entre eux ».

En effet, il est clair que l’étude de la pharmacopée des Baka et les stratégies de préservation ne sont possibles que dans une relation quotidienne, permanente et prolongée avec ces pygmées. Dans l’histoire africaine, il est reconnu à ces derniers une renommée incontestable dans le domaine de la maîtrise des secrets de la forêt et de son utilisation à des buts thérapeutiques. Cette relation privilégiée avec la nature est sans doute justifiée par leur mode de vie. Ils sont les « enfants » de la forêt et celle-ci est leur « père et leur mère ».

Pour entrer en relation avec ce qu’ils ont de plus cher, c’est-à-dire leur pharmacopée, l’observation participante se présentait comme l’unique méthode. Elle aurait permis aux chercheurs travaillant dans ces conditions de se familiariser avec les Baka, de devenir comme eux en dormant avec eux dans les conditions qui sont les leurs, en mangeant avec eux, bref en faisant comme eux. Toutes ces dispositions leur auraient permis de réduire la distance entre eux et la société étudiée. Dans ce cas, « les portes et les fenêtres » de la pharmacopée Baka, leur auraient été grandement ouvertes. On peut comme ça multiplier ce type d’exemple pour conclure que l’observation participante garde toujours sa place dans la recherche moderne. Toutes choses qui nous amènent à nous interroger sur le rôle et les avantages de l’observation participante dans les sciences anthropologique et sociologique.

3 - Rôle et avantages de l’observation participante

Nous soulignons d’entrée de jeu que l’observation participante permet d’avoir un regard interne du phénomène, un regard du dedans par ce que l’enquêteur, le chercheur s’implique dans la situation. Jacobs et Bruyn(3)ont conclu que :

« c’est là, pour les sciences sociales, le seul vrai moyen de pénétrer le sens des phénomènes observés, de faire vraiment parler les données et d’être capable de mettre, beaucoup plus qu’avec toute autre méthode, de la signification dans les informations ont fait état »

Ces auteurs ont donc avec raisons sublimé l’observation participante. En effet, comme souligné plus haut, cette stratégie qui amène l’enquêteur à communier avec les enquêtés met le premier dans une situation d’observation réelle où l’on observe, voit, regarde, touche, écoute, imite, exerce c’est-à-dire où l’on fait comme l’autre dans les mêmes conditions, le même contexte que lui.

Par ailleurs, J. Friedrichs et Ludtke voient essentiellement quatre avantages majeurs à l’observation participante. Elle permet :

 d’éviter le problème de la différence entre comportement réel et comportement verbal.
 de mettre au jour des éléments souvent non conscients chez l’observé lui-même (ou très difficile à faire ressortir seulement par l’intermédiaire des questions).
 d’identifier des processus qui, si recherchés autrement ne pourraient se dessiner qu’après une laborieuse et pénible chaîne d’interviews répétées ou itératives.
 d’éviter le problème de la capacité de verbalisation de l’observé.

En somme, cette approche apparaît incomparable, par la nature des informations qu’elle permet d’enregistrer et par la gamme des données qu’elle fournit laquelle se veut non seulement qualitative mais aussi exhaustive. Un chercheur qui a mis cette technique en œuvre au cours d’une étude portant sur un projet précis sait bien qu’il est capable de produire des ouvrages, des articles en dehors du sujet traité. Après l’apparition de « Les Argonautes du Pacifique occidental » en 1963, tous les autres ouvrages de Malinowski ont porté les stigmates et les marques indélébiles de ses trois années passées en Mélanésie. S’inspirant de l’œuvre de Malinowski, nous pouvons présenter les vertus ethnographiques de l’observation participante en disant que c’est un rapport plus individualisé et profond avec la personne, grâce à l’entretien que le sociologue tente de s’imprégner du sens que les acteurs donnent à leur pratique. Le défi ici, consiste ensuite à dépasser les simples énoncés individuels pour faire émerger à partir d’extraits particulièrement éclairants, des aspects fondamentaux ou le groupe social étudié.

C’est du reste la démarche qu’a suivi Malinowski dans le propre récit qu’il fait lui-même :

« J’ai travaillé entièrement seul, séjournant presque toujours dans les villages mêmes, mêlé aux habitants. J’ai eu sans cesse sous les yeux le spectacle de leur vie journalière, si bien que les événements fortuits et dramatiques, tels que les décès, les disputes, ne pouvaient échapper à mon attention »

Pour cette raison, plusieurs auteurs notamment Chapouhe (1985, 1996, 2001), Mead (1934), Hughes (1996 Nouvelle édition), Becker (1963), Anderson (1923) s’appuyant sur la tradition sociologique de l’école de Chicago, ont montré l’apport irremplaçable de l’observation participante.

4 - Conditions de réalisations de l’observation participante

Cette observation participante ne doit pas être naïve et spontanée. Mais, elle est du type qui relève de la volonté de recherche systématique et organisée. Elle nécessite une préparation psychologique, un état d’esprit qui va permettre à l’observateur d’oublier sa propre culture. Elle nécessite aussi beaucoup de temps. En principe, ce type de démarche ne s’accommode pas avec la précipitation encore moins de l’improvisation. Un chercheur qui s’apprête à effectuer ce type de mission ethnographique doit nécessairement rompre avec sa famille d’une part, et avec sa propre culture d’autre part. Le temps de cette rupture est d’autant plus long qu’il commence au moment de la préparation matérielle, psychologique et financière de l’étude jusqu’à la production du rapport, sans oublier le séjour généralement prolongé sur le site.

En principe, le risque de transplantation de ses modèles culturels est à craindre. Le regard scientifique ne garde sa valeur que dans un cadre de neutralité bien ménagé. C’est alors que l’ethnocentrisme qui est considéré comme étant « un crime scientifique » est vite contrôlé. Le chercheur sait combien il est avantageux d’évacuer ses habitudes au profit de celles de la société d’accueil. C’est un sentiment d’être avide et vide. Pour ce faire, sa curiosité devient alors immense voire incommensurable. Tout est à construire car, rien à priori ne fait office d’acquis. Même les connaissances antérieures mises à la disposition du sociologue, du chercheur ne sont dans cette condition que des hypothèses. Tout processus de recherche doit d’ailleurs obéir à ce canevas qui apparaît comme l’unique voix de succès dans toute démarche scientifique. Ces préalables sont certes propres à l’ethnographie mais, plus recommandés dans le cadre de l’observation participante.

Une autre condition quasi-importante dans cet exercice est la disposition de l’ethnographe à accepter la cohabitation et la communion avec la communauté cible. L’enquêté comme tout individu tient à sa propre valorisation. Celle-ci ne peut lui être garantie que si l’on l’accepte tel qu’il est, que si l’on le respecte, l’aime, s’assimile à lui, accepte sa condition, ne se moque pas de lui, tient à ses valeurs, se montre intéressé à ses actes. Ne pas assurer ces pré requis ne laisse pas présager une sorte de garantie des canons de l’observation participante.

Il est une chose d’accepter la communauté cible et une autre d’être accepté par celle-ci. Dans chaque société, l’entrée s’effectue au niveau de ses chefs, ses leaders, ses personnes ressources même si la non considération du reste de la société entraîne des compromissions. Ces derniers sont doués d’influence, d’expérience et de compétence sans être nécessairement de bons informateurs. Leur rôle dans l’encadrement de l’ethnographe est le gage du succès de son travail. Ce pendant, cet encadrement ne saurait être une obligation de leur part. Il fait d’office l’objet de négociation. Ainsi, le savoir faire et le savoir vivre qui ne sont pas l’apanage de tout sociologue sont extrêmement sollicités.

5 - Limites de l’observation participante dans la recherche contemporaine

Comme toutes les autres techniques d’enquête dans la démarche scientifique, l’observation participante présente plusieurs limites. La plupart de celles-ci sont aujourd’hui connues. Dans la recherche contemporaine, son applicabilité est en nette rupture avec les canons et l’orthodoxie admis longtemps depuis par les précurseurs de ce modèle d’observation. Nous ferons ressortir en premier lieu, les insuffisances de cette approche méthodologique dans l’optique classique et en second lieu, nous verrons les dérives causées dans sa mise en application par les chercheurs contemporains.

 5.1 - Les limites dans l’optique classique

On ne le dira jamais assez, les faits sociaux, la description du champ culturel brillent par leur difficile accessibilité. Aucune méthode de collecte du corpus empirique, fusse-t-elle l’observation participante, ne saurait mener à une entreprise ethnographique exhaustive et parfaite. Dans un contexte de complexité qui caractérise les diverses « sociocultures », aucun chercheur ne peut se contenter actuellement de l’application d’une seule et unique technique ethnographique. En effet, appliquée sans l’appui ou l’association de l’autre, chaque stratégie méthodologique dans le domaine de l’ethnologie présente des résultats extrêmement lacunaires.

Dans un processus d’observation participante, les faits et phénomènes observés demeurent muets et vagues. Le chercheur qui se livre à une imitation des gestes et des actes vit la difficulté et les sensations des œuvres qu’il accomplit mais, ne perçoit pas le sens, c’est-à-dire la véritable signification des faits exécutés, vécus et partagés. Pour dégager cette signification, l’ethnographe a besoin d’interroger encore la société enquêtée. C’est donc pour cette raison majeure qu’aucun ethnologue ne peut se contenter de la seule observation. Il est sage dans son élan de curiosité, que le sociologue observe en même temps qu’il questionne. Les faits observés, partagés, vécus sont très souvent muets si bien qu’on a besoin des éclaircissements ou de leur signification. L’anthropologue devient dans ce cas, un observateur mais en même temps un enquêteur. Même les phénomènes que l’on croit simples en apparence exigent une grande gymnastique sur le plan de l’analyse, de l’interprétation et surtout dans l’effort du chercheur à les rendre publique.

Par ailleurs, l’observation participante ne garantit pas forcement le succès d’une mission ethnographique. L’intégration de l’ethnologue dans la société étudiée ne lui garantit jamais le statut de membre à part entière de cette société. Il est semblable à ce tronc d’arbre dans l’eau donc le séjour en dépit de sa durée ne le transformera jamais en crocodile. Il est donc probable que « l’étrangeté » de l’ethnologue soit un obstacle dans un processus ethnographique. Chez les Beti du Cameroun par exemple, un « allogène », même devenu membre de la société par alliance ne peut avoir droit aux différentes prérogatives dans le cadre matrimonial. Les biens exigés lors de la compensation matrimoniale ne sont partagés aussi bien par les membres du clan que ceux du lignage. Il est illusoire pour un sociologue de prétendre mener une observation participante dans un contexte où sa présence et son implication sont problématiques.

De plus, l’observateur participant se trouve dans une situation d’extrême contradiction. Nous pouvons noter deux principales critiques reposant sur une double limite : On ne peut pas tout faire à la fois. On ne peut pas jouer et se regarder jouer. En clair, on ne peut avoir qu'un point de vue, et donc avoir une sorte de « parti pris », un manque d'objectivité. Il faut devoir mettre l'objet à distance afin de le voir comme un observateur et non comme un acteur.

Dans un premier temps, Durkheim (1895) considère que les descriptions de l'acteur sont trop vagues, trop ambiguës pour permettre au chercheur d'en faire un usage scientifique. Pour Bourdieu (1978 : 68),

« le sociologue n'a quelque chance de réussir son travail d'objectivation que si, observateur observé, il soumet à l'objectivation non seulement tout ce qu'il est, ses propres conditions sociales de production et par-là les « limites de son cerveau »mais aussi son propre travail d'objectivation, les intérêts cachés qui s'y trouvent investis, les profits qu'ils promettent ».

Dans un second temps, la seconde limite mise en évidence par Bourdieu (1978 : 67) qui a relevé cette difficulté, estime qu’ :

« on ne peut pas nier la contradiction pratique. Chacun sait combien il est difficile d’être pris à la fois dans le jeu et de l’observer ».

L’utilisation d’une telle méthode reste délicate, puisque l’implication personnelle du chercheur entraîne la modification de l’objet et conduit donc à une certaine forme de subjectivité.

 5.2 - Les limites dans l’optique de la recherche moderne

Une lecture minutieuse faite des travaux de recherche actuels permet de se rendre compte à l’évidence que l’observation participante n’est plus appliquée selon les canons qui lui sont reconnus. Pour cette raison, la rigueur scientifique ne nous oblige t-elle pas à faire l’affirmation d’après laquelle l’observation participante est en perte de vitesse ou n’existe presque plus surtout dans les pays en développement comme le Cameroun.

Pour illustrer ces propos, il nous suffit d’une part de rappeler les différentes observations en sciences sociales et de montrer, d’autre part comment la confusion est faite autour de cette technique de collecte des données ethnographiques.

Deux types d’observation sont régulièrement mis en valeur en anthropologie tout comme en sociologie. Il s’agit d’une part de l’observation directe ou simple. Elle s’effectue in situ ( en situation). L’ethnographe qui l’applique se retrouve à l’extérieur du groupe pour le décrire. Il assiste aux manifestations socioculturelles même s’il n’y participe pas. Il a la plaine autorisation d’assister à la célébration du phénomène qu’il étudie, prend part à toutes les étapes mais sans nécessairement être un acteur à part entière. Sa présence est très souvent l’objet d’interprétations diverses parce qu’elle est inhabituelle et suspecte. Son intégration ne s’est pas effectuée selon un processus sociologique qui permet son succès total. Il est souvent indésirable, gênant. Pris comme un étranger qui apprend ou vient voler la culture des autres. Dans certaines conditions, les secrets, l’essentiel lui est voilé car, il n’assiste qu’à une farce. Ses carnets de terrain ne ressemblent qu’à des coquilles vides mettant ainsi en exergue les dangers et les difficultés liées à la recherche dans le domaine social.

D’autre part, il y a l’observation participante. Nous avons largement évoqué ses contours au cours de cet exposé. Elle comporte plus d’avantages que la première sus évoquée. Les critères assurant son succès évoqués dans la partie « Conditions de réalisation de l’observation participante » sont soit ignorés, soit bafoués par les chercheurs qui prétendent l’appliquer.

La durée que cette méthode impose à l’ethnographe, l’abandon de sa famille, la préparation psychologique qu’elle nécessite, le changement de société qu’elle impose au chercheur la rendent redoutable. Du coup, on assiste petit à petit à son abandon au détriment des techniques qui l’on trouve accessibles. Ainsi, les entretiens individuels, les entretiens de groupe (FGD) deviennent des techniques de prédilection par excellence. La collecte rapide des données, la durée parfois minimale sont autant d’éléments d’attraction présentés aujourd’hui comme des nouvelles approches méthodologiques pour les chercheurs actuels.

Dans plusieurs travaux actuels, qu’ils soient académiques ou non, l’observateur ne participe plus, il ne s’imprègne plus véritablement des faits et actions de la société étudiée. C’est une approche méthodologique qui a contribué à donner à l’anthropologie par exemple son autonomie scientifique. Elle est malheureusement en voie de disparition. Elle est tantôt écorchée, tantôt galvaudée, tantôt abusivement confondue à l’observation directe. Lorsqu’elle est véritablement appliquée, elle l’est dans une situation de simulation qui ne s’accommode pourtant pas avec ses canons.

CONCLUSION

L’observation participante, approche méthodologique dans la recherche classique des sciences sociales a constitué l’essentiel de notre exposé. Le débat engagé a permis de comprendre que seule l’observation directe prospère encore chez les ethnographes contemporains. Celle où l’ethnologue participe effectivement à la vie des enquêtés pour pouvoir déceler l’objet de son étude ne se pratique plus par plusieurs chercheurs notamment ceux du Cameroun. Les raisons de cet abandon sont à lier aux exigences qu’elle impose. Aucun anthropologue ne peut et ne veut plus, comme Malinowski, sacrifier trois années pour l’honneur de sa profession. A cette allure, il est à redouter que l’observation participante ne devienne que théorique et un lointain souvenir dont l’ethnographe n’apprendra qu’à partir de la lecture des Argonautes du Pacifique Occidental, devenu aujourd’hui, un ouvrage célèbre dans l’histoire de l’anthropologie.

BIBLIOGRAPHIE

1. Aktouf, O., (1992) : Méthodologie des sciences sociales et approche qualitative des organisations, Presses de l’Université de Québec.

2. Becker, H., S., (1985) : Outsiders. Etudes de sociologie de la déviance, Paris, A.M. Métaillé, (1963).

3. Bourdieu, P., (1979) : La distinction : critique sociale du jugement, Paris, Minuit.

4. Chapoulie, J.M., (1984) : « E. C. Hughes et développement du travail de terrain en sociologie », Revue française de Sociologie XXV.

5. Durkheim, E., (1895) : Les règles de la méthode sociologique, 22e édition, Paris, PUF.

6. Hughes, E. C., (1952) : “The sociological study of work”, The American joural of sociology, vol 57.

7. Hughes, E. C., (1972) : Men and their work, Westport, Greenwood Press, 1981, (1958).

8. Lombard, J., (1994) : Introduction à l’ethnologie, Armand colin, Editeur Paris.

9. Malinowski, B., (1963) : Les Argonautes du Pacifique occidental, trad. fr., Paris, Gallimard.

10. Malinowski, B., (1968) : Une théorie scientifique de la culture, trad. Fr., Paris, Maspero.

11. Mead, M., (1963) : Mœurs et sexualité en Océanie, Paris, Plon (1928 et 1935).

Julienne Louise NGO LIKENG et Ignace Bertrand NDZANA
Université de Yaoundé 1


Commentaires 1

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  • 35

    lucno 26 mars 2014

    Très intéressant l'article...

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