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Blog / Je suis fou amoureux de...Michel.
dimanche 18 décembre 2011 à 01:49
*3 avril 2007
Le cerveau d'un homme de droite.
Par Michel Onfray
Portrait de Nicolas Sarkozy, acte I.
De Boston (USA) mardi 3 avril, 16h00 heure locale.*
La revue Philosophie magazine m'a demandé si, sur le principe, j'acceptais de rencontrer l'un
des candidats à la présidentielles pour le questionner sur son programme culturel, son rapport
aux choses de l'esprit ou sa relation à la philosophie. Dans la foulée de mon consentement, la
rédaction m'a rappelé en me demandant si j'avais une objection contre Nicolas Sarkozy. Pas
plus avec lui qu'avec un autre, j'aurais même consenti à Jean-Marie Le Pen tant l'approche de
l'un de ces animaux politiques m'intéressait comme on visite un zoo ou un musée des horreurs
dans une faculté de médecine. Ce fut donc Nicolas Sarkozy. Il me paraît assez probable que
son temps passé -- donc perdu...-- avec Doc Gynéco ou Johnny Hallyday le dispensait de
connaître un peu mon travail, même de loin. Je comptais sur la fiche des renseignements
généraux et les notes de collaborateurs. De fait, les porte plumes avaient fait au plus rapide :
en l'occurrence la copie de mon blog consacrée à son auguste personne. Pour mémoire, son
titre était : Les habits de grand-mère Sarkozy -- j'y montrais combien le candidat officiel drapait
ses poils de loup dans une capeline républicaine bien inédite ...
Je me trouvais donc dans l'antichambre du bureau de la fameuse grand mère Sarkozy, place
Beauvau, en compagnie de deux compères de la rédaction de la revue et d'un photographe qui
n'en revenaient pas de se retrouver dans cette géographie de tous les coups fourrés de la
République. Epicentre de la stratégie et de la tactique politique policière, espace du cynisme
en acte, officine du machiavélisme en or d'Etat, et portraits des figures disciplinaires de
l'histoire de France représentées en médaillons d'austères sinistres.
Arrivée du Ministre de l'intérieur avec un quart d'heure d'avance, il est 17h00 ce mardi 20
février. Début houleux. Agressivité de sa part. Il tourne dans la cage, regarde, jauge, juge,
apprécie la situation. Grand fauve blessé, il a lu mes pages de blog et me toise -- bien qu'assis
dans un fauteuil près de la cheminée. Il a les jambes croisées, l'une d'entre elles est animée
d'un incessant mouvement de nervosité, le pied n'arrête pas de bouger. Il tient un cigare fin et
long, étrange module assez féminin. Chemise ouverte, pas de cravate, bijoux en or, bracelet
d'adolescent au poignet, cadeau de son fils probablement. Plus il en rajoute dans la nervosité,
plus j'exhibe mon calme. Premier coup de patte, toutes griffes dehors, puis deuxième,
troisième, il n'arrête plus, se lâche, agresse, tape, cogne, parle tout seul, débit impossible à
contenir ou à canaliser. Une, deux, dix, vingt phrases autistes. Le directeur de cabinet et le
porte-plume regardent et écoutent, impassibles. On les imagine capables d'assister à un
interrogatoire musclé arborant le même masque, celui des gens de pouvoir qui observent
comment on meurt en direct et ne bronchent pas. Le spectacle des combats de gladiateurs. Je
sens l'air glacial que transportent avec eux ceux qui, d'un geste du pouce, tuent ou épargnent.
Poursuite du monologue. Logorrhée interminable. Vacheries lancées comme le jet de fiel d'une
bile malade ou comme un venin pulsé par le projet du meurtre. Hâbleur, provocateur, sûr de lui
en excitant l'adversaire à se battre, il affirme en substance : « Alors, on vient voir le grand
démagogue alors qu'on n'est rien du tout et, en plus, on vient se jeter dans la gueule du loup...
» ! Je fais une phrase. Elle est pulvérisée, détruite, cassée, interdite, morcelée : encore du
cynisme sans élégance, toujours des phrases dont on sent qu'il les souhaiterait plus
dangereuses, plus mortelles sans parvenir à trouver le coup fatal. La haine ne trouve pas
d'autre chemin que dans cette série d'aveux de blessure. J'avance une autre phrase. Même
traitement, flots de verbes, flux de mots, jets d'acides. Une troisième. Idem. Je commence à
trouver la crise un peu longue. De toute façon démesurée, disproportionnée. Si l'on veut être
Président de la République, si l'on s'y prépare depuis le berceau, si l'on souhaite présider les
destinées d'un pays deux fois millénaires et jouer dans la cour des grands fauves de la
planète, si l'on se prépare à disposer du feu nucléaire, si l'on s'expose depuis des années en
s'invitant tous les jours dans les informations de toutes les presses, écrites, parlées,
photographiées, numérisées, si l'on mène sa vie publique comme une vie privée, et vice versa,
si l'on aspire à devenir le chef des armées, si l'on doit un jour garantir l'Etat, la Nation, la
République, la Constitution, si, si, si, alors comment peut on réagir comme un animal blessé à
mort, comme une bête souffrante, alors qu'on a juste à reprocher à son interlocuteur un blog
confidentiel peu amène, certes, mais inoffensif ?
Car je n'ai contre moi, pour justifier ce traitement disproportionné, que d'avoir signalé dans
une poignée de feuillets sur un blog, que le candidat aux présidentielles me semblait très
récemment et fort fraîchement converti à De Gaulle, au gaullisme, à la Nation, à la République,
que ses citations de Jaurès et Blum apparaissaient fort opportunément dans un trajet d'une
trentaine d'années au cours desquelles ces grands noms étaient introuvables dans ses
interventions, questions qui, au demeurant, rendaient possible un débat, et que c'était
d'ailleurs pour ces raisons que nous étions là, Alexandre Lacroix, Nicolas Truong et moi....
Cette colère ne fut stoppée que par l'incidence d'une sonnerie de téléphone portable qui le fit
s'éloigner dans la pièce d'à côté. Tout en se déplaçant, il répondait avec une voix douce,
tendre, très affectueuse, avec des mots doux destinés très probablement à l'un de ses enfants.
Le fauve déchaîné tout seul devenait un félin de salon ronronnant de manière domestique. En
l'absence du ministre, je m'ouvre à mes deux comparses en présence des deux siens et leur dit
que je ne suis pas venu pour ce genre de happening hystérique et que j'envisage de quitter la
place séance tenante... J'étais venu en adversaire politique, certes, la chose me paraissait
entendue, et d'ailleurs plutôt publique, mais ceci n'excluait pas un débat sur le fond que je
souhaitais et que j'avais préparé en apportant quatre livres enveloppés dans du papier cadeau
! Quiconque a lu Marcel Mauss sait qu'un don contraint à un contre don et j'attendais quelque
chose d'inédit dans ce potlatch de primitifs post-modernes ... Vaguement liquéfié, et sibyllin, le
tandem de l'équipe de Philosophie magazine voyant leur scoop s'évaporer dans les vapeurs du
bureau propose, dès le retour du Ministre, que nous passions à autre chose et que j'offre mes
cadeaux... Je refuse en disant que les conditions ne sont pas réunies pour ce genre de geste et
que, dans tous les sens du terme, il ne s'agit plus de se faire de cadeaux. « Passons alors à
des questions ? À un débat ? Essayons d'échanger ? » tentent Alexandre Lacroix et Nicolas
Truong. Essais, ébauche. En tiers bien à la peine, ils reprennent leurs feuilles et lancent deux
ou trois sujets. La vitesse de la violence du ministre est moindre, certes, mais le registre
demeure : colère froide en lieu et place de la colère incandescente, mais colère tout de même.
Sur de Gaulle et le gaullisme récent, sur la Nation et la République en vedettes américaines --
disons le comme ça...- de son discours d'investiture, sur la confiscation des grands noms de
gauche, sur l'Atlantisme ancien du candidat et son incompatibilité avec la doctrine gaullienne,
le débat ne prend pas plus. Il m'interpelle : « quelle est ma légitimité pour poser de pareilles
questions ? Quels sont mes brevets de gaullisme à moi qui parle de la sorte ? Quelle
arrogance me permet de croire que Guy Môcquet appartient plus à la gauche qu'à la France ?
». Donc à lui...
Pas d'échanges, mais une machine performante à récuser les questions pour éviter la franche
confrontation. Cet homme prend toute opposition de doctrine pour une récusation de sa
personne. Je pressens que, de fait, la clé du personnage pourrait bien être dans l'affirmation
d'autant plus massive de sa subjectivité qu'elle est fragile, incertaine, à conquérir encore. La
force affichée masque mal la faiblesse viscérale et vécue. Aux sommets de la République,
autrement dit dans la cage des grands fauves politiques, on ne trouve semble-t-il
qu'impuissants sur eux-mêmes et qui, pour cette même raison, aspirent à la puissance sur les
autres. Je me sens soudain Sénèque assis dans le salon de Néron... Habilement, les deux
compères tâchent de reprendre le cours des choses, d'accéder un peu aux commandes de ce
débat qui n'a pas eu lieu et qui, pour l'instant, leur échappe totalement. De fait, l'ensemble de
cette première demi-heure se réduisait à la théâtralisation hystérique d'un être perdu corps et
âme dans une danse de mort autour d'une victime émissaire qui assiste à la scène pendant
que, de part et d'autre des deux camps, deux fois deux hommes assistent, impuissants, à cette
scène primitive du chef de horde possédé par les esprits de la guerre. Grand moment de transe
chamanique dans le bureau d'un Ministre de l'intérieur aspirant aux fonctions suprêmes de la
République ! Odeurs de sang et de remugles primitifs, traces de bile et de fiel, le sol ressemble
à la terre battue jonchées d'immondices après une cérémonie vaudoue...
Tout bascule quand nous entamons une discussion sur la responsabilité, donc la liberté, donc
la culpabilité, donc les fondements de la logique disciplinaire : la sienne. Nicolas Sarkozy parle
d'une visite faite à la prison des femmes de Rennes. Nous avons laissé la politique derrière
nous. Dès lors, il ne sera plus le même homme. Devenant homme, justement, autrement dit
débarrassé des oripeaux de son métier, il fait le geste d'un poing serré porté à son côté droit
du ventre et parle du mal comme d'une chose visible, dans le corps, dans la chair, dans les
viscères de l'être. Je crois comprendre qu'il pense que le mal existe comme une entité séparée,
claire, métaphysique, objectivable, à la manière d'une tumeur, sans aucune relation avec le
social, la société, la politique, les conditions historiques. Je le questionne pour vérifier mon
intuition : de fait, il pense que nous naissons bons ou mauvais et que, quoi qu'il arrive, quoi
qu'on fasse, tout est déjà réglé par la nature.
À ce moment, je perçois là la métaphysique de droite, la pensée de droite, l'ontologie de droite
: l'existence d'idées pures sans relations avec le monde. Le Mal, le Bien, les Bons, les
Méchants, et l'on peut ainsi continuer : les Courageux, les Fainéants, les Travailleurs, les
Assistés, un genre de théâtre sur lequel chacun joue son rôle, écrit bien en amont par un
Destin qui organise tout. Un Destin ou Dieu si l'on veut. Ainsi le Gendarme, le Policier, le Juge,
le Soldat, le Militaire et, en face, le Criminel, le Délinquant, le Contrevenant, l'Ennemi. Logique
de guerre qui interdit toute paix possible un jour. Dès lors, ne cherchons pas plus loin, chacun
doit faire ce pour quoi il a été destiné : le Ministre de l'Intérieur effectue son travail, le Violeur le
sien, et il en va d'une répartition providentielle (au sens théologique du terme) de ces rôles. Où
l'on voit comment la pensée de droite s'articule à merveille avec l'outillage métaphysique
chrétien : la faute, la pureté, le péché, la grâce, la culpabilité, la moralité, les bons, les
méchants, le bien, le mal, la punition, la réparation, la damnation, la rédemption, l'enfer, le
paradis, la prison, la légion d'honneur, etc.
J'avance l'idée inverse : on ne choisit pas, d'ailleurs on a peu le choix, car les déterminismes
sont puissants, divers, multiples. On ne naît pas ce que l'on est, on le devient. Il rechigne et
refuse. Et les déterminismes biologiques, psychiques, politiques, économiques, historiques,
géographiques ? Rien n'y fait. Il affirme : « J'inclinerais pour ma part à penser qu'on naît
pédophile, et c'est d'ailleurs un problème que nous ne sachions soigner cette pathologie-là. Il y
a 1 200 ou 1 300 jeunes qui se suicident en France chaque année, ce n'est pas parce que leurs
parents s'en sont mal occupés ! Mais parce que génétiquement ils avaient une fragilité, une
douleur préalable. Prenez les fumeurs : certains développent un cancer, d'autres non. Les
premiers ont une faiblesse physiologique héréditaire. Les circonstances ne font pas tout, la
part de l'inné est immense ». « Génétiquement » : une position intellectuelle tellement
répandue outre-Atlantique ! La génétique, l'inné, contre le social et l'acquis ! Les vieilles lignes
de partage entre l'individu responsable de tout, la société de rien qui caractérise la droite, ou la
société coupable de tout, l'individu de rien, qui constitue la scie musicale de la gauche ...
Laissons de côté la théorie. Je passe à l'exemple pour mieux tâcher de montrer que le tout
génétique est une impasse autant que le tout social. Face à cet aveu de lieu commun
intellectuel, je retrouve naturellement les techniques socratiques du lycée pour interpeller,
inquiéter et arrêter l'esprit, capter l'attention de mon interlocuteur qui, de fait, semble
réellement désireux d'avancer sur ce sujet. J'argumente : Lui dont chacun sait l'hétérosexualité
-- elle fut amplement montrée sur papier couché, sinon couchée sur papier montré...-, a-t-il eu
le choix un jour entre son mode de sexualité et un autre ? Se souvient-il du moment où il a
essayé l'homosexualité, la pédophilie, la zoophilie, la nécrophilie afin de décider ce qui lui
convenait le mieux et d'opter, finalement, et en connaissance de cause, pour l'hétérosexualité
? Non bien sûr. Car la forme prise par sa sexualité est affaire non pas de choix ou de
génétique, mais de genèse existentielle. Si nous avions le choix, aucun pédophile ne choisirait
de l'être...
L'argument le stoppe. Il me semble qu'à partir de ce moment, le candidat aux présidentielles, le
ministre de l'intérieur, l'animal politique haut de gamme laisse le pas à l'homme, fragile,
inquiet, ostensiblement hâbleur devant les intellectuels, écartant d'un geste qui peut être
méprisant le propos qui en appelle aux choses de l'esprit, à la philosophie, mai finalement trop
fragile pour s'accorder le luxe d'une introspection ou se mettre à la tâche socratique sans
craindre de trouver dans cette boîte noire l'effroyable cadavre de son enfance. Dans la
conversation, il confie qu'il n'a jamais rien entendu d'aussi absurde que la phrase de Socrate «
Connais-toi toi-même ». Cet aveu me glace -- pour lui. Et pour ce qu'il dit ainsi de lui en
affirmant pareille chose. Cet homme tient donc pour vain, nul, impossible la connaissance de
soi ? Autrement dit, cet aspirant à la conduite des destinées de la nation française croit qu'un
savoir sur soi est une entreprise vaine ? Je tremble à l'idée que, de fait,les fragilités
psychiques au plus haut sommet de l'Etat, puissent gouverner celui qui règne !
Un peu de patience ...
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