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En ligne Garçon - 26 ans, Montreal, Canada
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Une histoire d'amour japonaise!
AMOUR VACANT
(couleurs en série)
"La vie est en couleurs, mais le noir et blanc est plus réaliste." Samuel Fuller
La couleur verte, la couleur japonaise de la vie éternelle. Un amour cryptogramme d'à peine une semaine et déjà le sang s'écoule de ce rêve d'éternité mortellement blessé.
Il se nomme Hiroshi Maskito. Il est peintre. Il demeure à Tokyo. Nous correspondions depuis environ trois ans. Ma photo: "Love at first sight", m'avait-il écrit. L'an dernier, il m'avait téléphoné pour la St-Valentin. Touchant. Ses lettres étaient sympathiques, amusantes et amoureuses. Sa dernière m'annonçait sa visite pour le début de juillet. J'en étais heureux mais un peu anxieux. La réalité dépasserait-elle la fiction épistolaire? Serions-nous déçus? Je l'attendais par train, le matin. Il est arrivé par avion, le soir. Notre premier malentendu...
Quand je lui ai souhaité la bienvenue sur le seuil de la porte, ça aussi été "love at first sight". Il m'a serré dans ses bras pendant une éternité. Il m'a couvert de cadeaux. Tellement japonais. Et nous avons parlé et nous avons fait l'amour. Son rêve se réalisait... J'entrais aussi dans une semaine de rêve. Intensité... mais plus dure sera la chute.
Un petit garçon de 35 ans; rieur, charmant et caressant. Le deuxième jour fut aussi rempli de ses sourires. Et la deuxième nuit fut chaude, folle et inoubliable. Son rêve était réalisé. Il écrivait à un ami sur une carte postale: «Denis est exactement le même gars que j'avais imaginé d'après ses lettres et ses photos. Nous vivons une histoire d'amour romantique et passionnée...» Les jours suivants furent aussi enchanteurs. Puis sa passion diminua peu à peu, mais jamais sa camaraderie et sa gentillesse. Nous nous enlacions sur la rue comme un couple d'amoureux. Le Festival de jazz, la baignade à St-Hippolyte, du théâtre (série noire) en autobus, un repas au sushi-bar. Toujours ensemble. Touché.
Je sentais qu'il avait le désir et l'intention de rencontres sexuelles avec d'autres. Légitime. À Tokyo, la tête me tournerait probablement aussi. Il était tôt ou tard. Il me demande cet après-midi de l'accompagner au sauna. Contrôle difficile de contrecoeur. Il donne son adresse et invite son trick à venir visiter Tokyo. Tellement japonais. Ce soir, sur la rue St-Denis, il photographie un homme et lui laisse aussi son adresse. Cette nuit il en remettra probablement à d'autres. Contrôle difficile de la jalousie.
Nous devions aller ensemble dans les bars gais. Je suis parti-un peu loin-chercher des cigarettes. J'en suis revenu en marchant très lentement. Je voulais probablement que tout ceci arrive. Je voulais qu'il ne soit pas là à mon retour. Il devait m'attendre près du cinéma gai. Il n'y était pas. Évidemment. J'étais déçu. Je suis allé voir à un piano-bar tout près. Je suis allé voir chez Max. Je suis allé revoir près du cinéma, au piano-bar, chez Max. J'aimais avoir été déçu. J'aimais la tension que provoquerait cette situation. Tellement japonais.
Touché. Je l'aime tant. Tellement japonais. Une heure du matin. Touche-moi, touche-moi, touche-moi... encore. Je n'étais pas déçu. J'avais voulu lui laisser un peu de liberté. J'étais bien chez moi, seul. Soudain, sa présence s'imposait. Il était dans toutes les pièces. Un casse-tête tellement japonais. Il était une heure trente. Tendu-attendu. Il serait quelle heure? Il m'avait dit: "Denis, ne me laisse pas tomber en amour avec toi."
Demain notre dernier jour ensemble, notre dernière nuit ensemble. Lundi matin, son avion pour New-York, mon travail qui recommence. Nous irons en vélo faire le tour des galeries et des musées. Visiter un de mes amis peut-être. Souper ensemble dans un bon restaurant. Nous nous prendrons en photos. Érotiques. Pornographiques. Probablement ferons-nous l'amour une dernière fois.
Il était deux heures. Tension-Attention. Viendrait-il avant l'aube? J'écoutai plusieurs fois Well I wonder du groupe The Smiths. C'était un bon scénario (série noire). J'aimais entrevoir les possibles avenues de cet amour qui serait à nouveau épistolaire. Il aimerait émigrer aux États-Unis, à New-York. Devenir un peintre coté. Oublier enfin son dernier amour américain de Tokyo. Et moi, peut-être devenir un de ses part-time lovers. Quelques heures en train de Montréal. Série noire ou série verte?
Je lui avais demandé sa couleur préférée. Le bleu, me répondit-il. Indigo probablement, qu'on copié les impressionnistes européens. Ma salle de bain. La couleur du peuple. Tellement japonais. Il m'a dit: «Tu sembles aimer beaucoup la couleur rouge.» Ma chemise rouge. Mes souliers rouges. Ma chambre à coucher blanche, noire et rouge. J'aurais aimé voir son sang. Symboliquement. Évidemment. Toile blanche peinte de rouge: la joie des retrouvailles. Caractères noirs imprimés sur page blanche: se lamenter de ne pas jouir. Je sentais pourtant la vie couler en mes veines. Je me mis à sourire en repensant aux blagues que nous faisions à propos du sida. «There is nothing better than safe japanese sex.»
Soudain, sa présence s'imposait. Il était trois heures. Tendre-Attendre. Dormirait-il ici? Un vif éclat vert dans le salon. La colonne vertébrale se redresse. Une question de perspective. Les bars se ferment. La sincérité devra dominer l'ambigu mélange des couleurs.
ROUGE ET NOIR
Hiroshi avait terminé un portrait de Mishima, des jujubes sur les yeux. Ça s'intitulait Moralité de l'apparence. J'appelais ça de l'art bonbon-rasoir. On s'esclaffait.
Une ambiance de champignon atomique rose.
Nous discutions du virus contemplatif des hommes d'affaires américains. Un échange amoureux discursif. Le plaisir du bonze et du samouraï. Mais toujours son ombre blanche émue: mythologie sanglante. Comme un amour tristement heureux.
Une ambiance de champignon atomique gris.
Nous avions sabré le champagne de l'entente néo-réaliste. Hiroshi était ce soir un yakuza trouble et sensuel. Moi, j'étais un incorrigible raciste, arrogant et cynique. Il me demande, sardonique: «Je suis le premier Japonais de ta vie?» Je lui réponds qu'il est le premier et sûrement le dernier, que je hais tous les Japonais.
Il pointe son revolver vers moi et me frappe rudement de sa main gauche. Je suis surpris. Je baisse les yeux. Il m'ordonne de me mettre à genoux devant lui. Il enlève ses vêtements et je dois aussi me déshabiller. Il me dit de lui lécher le sexe. Je m'empresse de le satisfaire. Il m'ordonne de m'asseoir sur une chaise et m'y attache solidement. Les cordes meurtrissent ma chair.
Tout en me fouettant, il me crie fébrilement un passage du Hagakuré: «Ma conviction est que la forme ultime de l'amour, c'est l'amour secret. Partagé, l'amour diminue de stature. Se consumer tout au long de sa vie, mourir d'amour sans avoir prononcé le nom chéri, là est la véritable signification de l'amour.» Il me crache au visage, s'approche et s'empale sauvagement sur mon sexe durci. Il me chevauche jusqu'à l'extrême tension des sens, jusqu'à l'embrasement orangé de l'extase.
Hiroshi me détache enfin, me prend par la main et m'amène au lit. Nous pleurons de longues minutes. Intimement lovés, nous trouvons finalement le sommeil. Comme convenu, le lendemain matin, nous partons vers le mont Royal. Sans une parole, nous y partageons un poison violent que nous avalons en grimaçant. Et la vie s'estompe dans le tourbillon vert de nos yeux...
Physiologie tragique du mâle: un portrait d'Hiroshima, des réglisses sur les yeux. L'art bonbon-rasoir. Mais qui a peur de Marguerite Duras?
VERT ET BLEU
Je suis étendu sur son lit à Tokyo et je rêve. Ou je rêve que je suis étendu sur son lit à Tokyo. Une sortie d'urgence. Il n'y a plus de messages au répondeur téléphonique. Opérateur, ne coupez pas. Trop tard... Pas de nouvelles depuis. Mais tellement de couleurs brillantes et juvéniles. Une guitare bleue mais sans science-fiction. Je ne suis pas Seiko Matsuda étendue sur ton lit. Trop tard... Pas de nouvelles depuis. Et pas assez d'ailes rouges de papillon. Je parcourais le Tokyo Daily. Un élève avait tué son professeur. Ce n'était qu'une blague culturelle. Maintenant un délicat tableau sur le bord du pont des amoureux. Trop tard... Pas de nouvelles depuis. Mais tellement de sauterelles vertes dans mon coeur d'Africain. La peau blanche. Plus de masques noirs. Je ne suis pas Rita Mitsouko souriant à un chat rose. Trop tard... Pas de nouvelles depuis. Mais pas assez de cartes de Noël vertes et rouges. Réponse vidéo: il n'y a plus d'interférences au Shinjuku-ku. La priorité est donné au canal blanc et jaune. Trop tard... Pas de nouvelles depuis. Mais tellement de baguettes arc-en-ciel dans le riz sucré. Un grand oiseau noir. Je ne suis pas une riche étoile du Rock à la recherche de cul. Trop tard... Pas de nouvelles depuis. Mais pas assez d'histoires bleues de saxophone pour les garçons occidentaux. Une carte postale en provenance de New-York. Plus de cauchemar dans la mer jaune du poisson rouge. Le sushi-bar est fermé. Trop tard... Pas de nouvelles depuis. Mais tellement de couleurs tristes dans les sex-bars. Le gris et le vert sans les eaux profondes. Je ne nage pas dans un lac avec Ryuichi Sakamoto. Trop tard... Pas de nouvelles depuis. Mais pas assez de fleurs d'ordinateur rouges et blanches. Une dernière image. Plus de No en noir et blanc dans la matrice vitale. Deux enfants qui jouent ensemble et qui s'aiment. Juste à temps. Quoi de neuf depuis? Une teinte pastel. Le chat de Seiko Matsuda dans les bras de Rita Mitsouko. La clé dans la porte. Le bruissement de ses pas. La couverture qui glisse. La douceur de ses mains. Un amour rêvé.
NOIR ET BLANC
Hiroshi est finalement arrivé chez moi vers dix heures du matin. J'étais triste, amoché et fatigué. Il disait s'être fait kidnapper la veille. Il m'a montré une photo que lui avait donné le gars avec qui il avait passé la nuit. J'essayais de cacher la tension que tout ceci me causait.
Il fallait que je dorme... Je lui ai demandé de revenir vers dix-sept, dix-huit heures, pour notre dernier souper ensemble. J'ai plus ou moins bien dormi.
À son retour il m'avait ramené quatre roses: deux jaunes, deux blanches bordées de rouge. Nous avons mangé sans appétit. Nous étions assis sur mon balcon, comme à son arrivée tardive du premier soir. Mais la communication me semblait ardue. Je le sentais détaché, froid et distant.
Je lui ai offert, pour ce dernier soir ensemble, d'aller flâner au Festival de jazz sur Saint-Denis. Après, s'il voulait, il pourrait aller dans les bars gais. Moi, je devais me coucher tôt, je travaillais le lendemain. (Le retour à la réalité.) Il y avait un bon groupe de Blues. Nous dansions ensemble. C'était beau et sensuel.
Je croyais la communication rétablie entre nous. Je lui demande de ne me parler qu'en japonais et moi, je ne lui parle qu'en français. C'était drôle et, d'une certaine façon, révélateur.
Nous retournions ensemble chez moi. Nous étions relativement joyeux: une belle façade. Nous étions fatigués. Hiroshi devait aussi se lever tôt. Son avion partait à onze heures de Mirabel. Il commença à préparer ses bagages. Je n'osais lui dire mon amour, car je sentais un mur se dresser entre nous.
C'était maintenant l'heure de se coucher et de dormir. Je l'approchais par des caresses tendres et intimes. Il n'avait aucune réaction. Il s'endormit rapidement sans un seul mot à mon égard. Il m'était impossible de dormir, alors je regardais ce chat japonais ronflant dans mon lit.
Il était passé minuit. En ce moment au Japon, on fêtait le Tanabata: deux étoiles amoureuses se rencontrent dans le ciel japonais. À cette période de l'année, la voûte céleste est souvent obscurcie par des nuages, mais on sait que ces étoiles se retrouvent et que c'est le moment de leur confier ses voeux les plus chers.
Quand je me réveille, la chambre est inondée de soleil. Il est déjà quasiment prêt à partir. Ce sont vraiment nos dernières minutes ensemble. Je me sens comme un condamné à mort. Hiroshi se laisse passivement enlacer sur le sofa du salon. Je lui murmure I like you very much pour ne pas dire I love you. Pour ne pas pleurer devant lui.
Hiroshi me semble déjà ailleurs, étranger à tout ceci. Finalement ses seules paroles sont pour me remercier de mon hospitalité et me dire un formel au revoir.
Après son départ, j'ai pleuré spasmodiquement de longues heures. Je n'ai pu dormir ni manger durant plusieurs jours.
Puis, j'ai reçu une carte postale d'Hiroshi de New-York, sur laquelle il écrivait avoir pleuré dans l'avion et dans les rues de New-York en pensant à moi. Que c'était comme si on se connaissait depuis tellement longtemps, depuis notre enfance. Et de ne jamais oublier que j'avais un très, très, très bon ami à Tokyo.
En réponse, je lui ai écris une longue lettre, un peu clinique, décrivant les faits de notre histoire d'amour. Trois mois plus tard, je recevais une carte postale de Tokyo. Il m'écrivait n'avoir jamais deviné que je l'aimais «tant que ça». Qu'il était désolé de ce malentendu amoureux et qu'il répondrait bientôt à ma longue lettre. Qu'il pensait beaucoup à moi...
Déjà six mois se sont écoulés et je suis toujours sans nouvelles de lui. Depuis quelques temps, je travaille à la conception d'un spectacle sur les couleurs interdites. Malgré les larmes, un clin d'oeil tellement japonais.
Le cadre est bleu, la toile est blanche, les couleurs sont multiples, la signature est noire. L'artiste se meurt et l'amour est vacant.
Richard Hétu ©
Notes
1. Les couleurs et agencements de couleurs ont des significations particulières dans cette nouvelle. Interprétation des couleurs dans la tradition japonaise (tirée du livre Japanese Coloring, éd. Libro, 1982) et interprétation subjective (culturelle
des couleurs soulignent la rencontre amoureuse interethnique.
2. La fiction Amour vacant fut publiée dans Nouvelles Fraîches 3, recueil publié par le module d'études littéraires de l'UQUAM, avril 1987. -
Travailleurs du $exe à Montréal
$EXE$
De temps à autre je publierai ici des textes que j'ai écris pour le journal de rue L'Itinéraire (de Montréal). Je vous invite d'ailleurs à visiter leur superbe site. http://www.itineraire.ca/
Ce texte a été publié en juin 2006 dans ce journal où j'écris comme chroniqueur de rue et camelot. Le texte a reçu une mention d'honneur dans la catégorie meilleure chronique pour 2006. J'espère que vous réagirez à mon texte et j'attend vos commentaires.
Salut... Qu'est-ce que tu fais de bon?
Les travailleurs du sexe de la rue
Richard Hétu
Chroniqueur de la rue
richard_hetu@yahoo.ca
C'est une belle soirée d'été et le village gai est grouillant de sa faune habituelle. Je suis assis sur un remblai de ciment d'un trottoir de la rue Ste-Catherine et j'observe le ballet des prostitués et de leurs clients. Je traverse la rue, m'allume une cigarette et j'attends... Quelques minutes plus tard des jeunes hommes m'abordent avec les formules d'usage. Je leur réponds que j'attends quelqu'un, mais qu'on peut jaser. La plupart refusent, car ils doivent travailler, se trouver des clients.
Le premier qui accepte de me jaser se présente sous le prénom de Félix: un mignon blondinet, souriant, enjoué et très communicatif. Il m'assure avoir 20 ans, même s'il a l'air d'un ado. Il peut sembler innocent et naïf, mais j'ai l'impression que la rue est son terrain de jeu et qu'il en connaît bien les règles. Il arpente un peu le trottoir en abordant des clients potentiels, mais sans succès, et il revient me faire la jasette. Il me dit qu'il aime ce qu'il fait: «J'apprécie ma liberté après avoir passé deux ans en centre d'accueil et je préfère louer mon corps que de laver de la vaisselle dans un restaurant». Il est conscient de sa valeur sur le marché du sexe, il sait qu'un garçon comme lui est très en demande: «Je veux faire beaucoup d'argent rapidement, puis après me consacrer au dessin et à la musique. Je ne dépense pas beaucoup, je ne prends pas de drogues et si tout va bien je devrais me retirer du métier dans environ deux ans».
Après que Félix se soit accroché un client, je pars à mon tour à leur recherche pour discuter avec eux. Les clients sont en général plus évasifs et moins abordables que les prostitués, mais certains acceptent sans gène de me parler de leurs rencontres avec ces jeunes travailleurs du sexe.
Un gros monsieur chauve vient s'asseoir à mes côtés sur le remblai de ciment. Cet homme jovial entame la conversation et me parle ouvertement de ses penchants pour les gars de la rue: «Je suis à la retraite depuis trois ans et une fois ou deux par mois je me paye un gars. Avant je faisais affaire avec des agences, mais c'est maintenant trop cher pour moi. C'est plus dangeureux avec les gars de la rue, mais je suis prudent». Le recours aux prostitués est pour lui un mâle nécessaire se justifie-t-il: «J'ai encore la libido forte et le seul moyen de me satisfaire c'est avec ces jeunes hommes. Je ne suis pas trop exigeant et je suis toujours correct avec eux».
Je suis encore au coin de la rue en attente d'abordage, mais ce n'est pas long avant qu'un jeune homme vienne me parler. J'aime son approche sympathique et pas racolleuse. Je lui dis que je fais du lèche-vitrine pour le moment, mais qu'on peut jaser si ça lui tente. Il me répond qu'il a fait une soirée bien payante et qu'il a tout son temps. J'écoute ce qu'il me dit, mais je suis d'abord un peu déconcentré par son visage fin de latino et son sourire irrésistible.
Ce gars est différent des autres, par son look plutôt ordinaire et négligé (grunge) et par son attitude atypique dans ce milieu. Je suis sous le charme de sa conversation et de sa personnalité attachante. J'apprends que son pseudonyme est Francisco, qu'il a 28 ans, qu'il est bisexuel et accro au sexe et qu'il aime lire et écrire de la poésie. Il me dit qu'il demeure en région et qu'il vient à Montréal les week-end pour se faire de l'argent afin de venir s'établir ici pour un nouveau départ: «J'ai des problèmes de drogues depuis trop longtemps, mais là je commence une thérapie et je suis déterminé à m'en sortir. Je veux arrêter de tirer le diable par la queue, suivre des cours et retourner sur le marché du travail.»
Je jaserais encore longtemps avec ce poète de la rue, mais je dois aller recueillir un autre témoignage de client. Je le salue en lui disant qu'on se reverra peut-être plus tard et il me lance: «Tu me plais, j'aimerais ça aller avec toi. J'ai encore de l'énergie. Je te ferais un prix vraiment pas cher...»
Je me dirige vers le parc au sud de Ste-Catherine où les rencontres se font aussi. Je remarque un jeune en conversation avec un homme plus âgé assis sur un banc et je vais m'installer près d'eux. Le gars est en colère contre l'homme et le quitte en l'injuriant. L'homme, grand et mince, du genre punk-rocker, éclate de rire et se tourne vers moi: «Pas commode le petit!» et il enchaîne: «Cherches-tu un gars?» Je lui dis oui pour établir une connivence, mais que c'est ma première fois comme client. «En tout cas je ne te recommande pas celui là, c'est un beau parleur, mais un crosseur, dans le mauvais sens du terme.» L'homme est sympa et volubile et me déballe ses histoires sans que je ne lui pose de questions: «Ouais, c'est pas facile d'être junkie et de devoir faire la pute... Je le sais, j'ai déjà passé par là dans ma jeunesse, je comprends ce qu'ils vivent. Je viens souvent faire un tour dans le coin et je parle aux gars, j'essaie de les aider si possible, de les orienter vers les ressources.»
Je lui demande s'il y a beaucoup de prostitués de rue qui sont accros aux drogues dures: «Je dirais que les 2/3 le sont, à la roche (crack), à la cocaïne injecté ou autre chose, et que plusieurs sont hétéros». Gagner sa drogue à la sueur de sa queue c'est pas facile, surtout si on déteste ça: «Faire des fellations pour quelques dizaines de piastres, souvent dans une ruelle ou dans une auto, c'est pas toujours gai... Les gars ne sont pas tous honnêtes, mais y a aussi parfois des clients qui sont désagréables, véreux et malpropres». Mon interlocuteur est intarissable sur le sujet et il poursuit: «Mais le portrait n'est pas toujours si noir. Certains ont la chance d'aller à l'hôtel avec de généreux touristes ou se rendent chez des hommes sympathiques et chaleureux qui deviennent parfois des réguliers et presque des amis».
Je commence à être fatigué et je dois mettre un terme à cette discussion bien instructive. Je serre la main à cet homme averti, le remercie de ces informations et le salue. Je remonte vers la rue Ste-Catherine, m'assois une dernière fois sur le remblai et perdu dans mes pensées je regarde les passants avec l'espoir de revoir ce Francisco, mais il ne se présente pas. Je m'en retourne chez moi avec ces mots du poète Paul Chamberland en tête: L'amour est humilié. En ce moment même. En tous. Mais l'amour s'humilie comme une poussière. Et sa profonde ressource n'est jamais dispersée sous les crachats.
Note: Pour un point de vue plus complet et objectif sur la prostitution masculine en général je vous suggère la lecture du livre Travailleurs du sexe, chez VLB éditeur, de l'auteur et professeur de sciences sociales Michel Dorais.
Encadré
Il existe une ressource pour les travailleurs du sexe (danseurs, escortes, masseurs et prostitués sur la rue). Le projet «Travailleurs du sexe» de l'organisme Action Séro Zéro existe depuis 8 ans et oeuvre sur la rue 7jrs/7 et dans un centre de soir ouvert 4 soirs par semaine, du lundi au jeudi. Les gars peuvent y manger, se reposer, socialiser et parler de leur vécu dans une atmosphère d'acceptation, d'ouverture et d'échange. Le centre offre aussi divers services: matériel de prévention (condoms et seringues), dépistage des ITTS (MTS) et du VIH, écoute, accompagnement et références. Pour plus d'informations: contactez Christian au 521-7778 poste 24 ou au centre de soir au 529-7777.
Actuellement j'écoute :
I Fell In Love With A Prostitute
Par Rev. Jasper Williams